lundi 2 mars 2026

POINT DE VUE

 Agression contre l'Iran, un point de vue russe



🇮🇷 : Bilan provisoire.
✍️ Elena Vladimirovna Panina 🇷🇺 ➖ Directrice de l'Institut RUSSTRAT. Membre de la Commission des affaires étrangères de la Douma d'État de la Fédération de Russie. Présidente de la Confédération des industriels et des entrepreneurs de Moscou, docteur en sciences économiques et professeure.
➡️ Trump a fait une erreur de calcul. La mort de l'ayatollah Khamenei n'a pas ébranlé la ferme détermination de l'Iran à défendre sa souveraineté. Bien au contraire, le martyre du Rahbar a uni la nation et mobilisé des milliers de personnes dans le monde entier. L'Iran a fermé le détroit d'Ormuz et poursuit ses attaques ciblées contre les bases américaines. Les actions de Trump sont manifestement influencées par l'euphorie du succès qui a suivi la capture de Maduro, le scandale de Davos et les attaques contre les pétroliers, où il est resté impuni.
➡️ Mais l'Iran n'a pas été un Venezuela.
Il est peu probable que l'entourage de Trump n'ait pas envisagé ce scénario. Cependant, la conquête de l'Iran est une cible trop tentante. La stratégie est limpide : en s'attaquant d'abord au Venezuela (premier producteur mondial de pétrole), puis à l'Iran (troisième), les États-Unis s'assureront un monopole de facto sur les réserves pétrolières. C'est déjà une domination mondiale, l'incarnation même du programme MAGA. Aux yeux du président américain, la fin justifie peut-être les moyens. Mais l'issue pourrait aussi être la suivante : « Sur le papier, c'était parfait, mais ils ont oublié les pièges ».
➡️ Dès les premières heures de l'agression, l'Iran a géré la crise avec une efficacité remarquable. De toute évidence, les leçons de la guerre de l'été 2025 et du soulèvement de cet hiver ont été retenues. Malgré la mort de Khamenei lors d'une frappe matinale, une riposte massive a été immédiatement déclenchée, visant à la fois Israël et des cibles américaines au Moyen-Orient. De plus, contrairement aux années précédentes, toutes les menaces ont été mises à exécution. On peut donc en conclure que les désaccords au sein de l'élite iranienne sont actuellement relégués au second plan. L'agression est perçue comme une menace pour tous, comme un risque d'effondrement de l'État qui engloutirait la population. Alors, pour l'instant, unis. Le temps du conflit, bien sûr.
➡️ La seconde conclusion est le rejet absolu de l'agression par la population iranienne. Le mécontentement envers le gouvernement a été oublié face à l'ennemi. On observe une nette augmentation non seulement de la rhétorique patriotique, mais aussi des références à l'histoire antique de l'Iran. Cela marque une rupture nette avec l'« internationalisme » religieux qui dominait auparavant la propagande de Téhéran.
➡️ Le professionnalisme apparent des actions de l'armée iranienne est également remarquable. L'ampleur de la riposte témoigne d'une préparation minutieuse. Les contacts étroits et la coordination entre l'Iran, la Russie et la Chine semblent se concrétiser.
➡️ Pour les alliés des États-Unis dans le Golfe, cependant, les frappes iraniennes ont été une leçon amère. Pour la première fois depuis la guerre de 1990-1991, la stabilité des monarchies arabes est menacée. Elles apparaissent, pour l'instant, comme les principales perdantes. Pendant des années, elles avaient tissé des liens étroits avec les États-Unis. Les bases militaires sur leur territoire semblaient être une garantie de sécurité. Désormais, la situation a radicalement changé : les Américains semblent les avoir mises devant le fait accompli sans même les consulter.
➡️ Tout cela a mis en lumière la fragilité des monarchies du Golfe. Financement social illimité pour des citoyens qui sont de facto minoritaires dans leur propre pays, dépenses colossales en opérations de communication, et dépenses militaires faramineuses qui s'apparentent davantage à de la corruption à l'échelle nationale : tout cela a été menacé du jour au lendemain.
➡️ Les ambitions des Émirats arabes unis de devenir un nouveau centre financier et de services mondial sont contrariées par les sanctions. Il est fort probable que les Américains aient pris cet aspect en compte lors de leur décision militaire. Ils n'ont pas besoin de concurrents, seulement de subordonnés.
➡️ Autre sujet d'inquiétude pour les monarchies arabes : elles sont devenues, de facto, complices des actions d'Israël. Cette situation a toujours suscité un profond mécontentement dans divers secteurs de la société, en particulier après trois années d'extermination impunie des Palestiniens. Désormais, avec la poursuite des actions militaires contre l'Iran, toutes les monarchies du Golfe sont confrontées à une menace de déstabilisation interne.
➡️ En Jordanie, notamment, la détérioration de la situation économique alimente déjà les tensions contre la famille royale. En Arabie saoudite, la vaste famille royale, divisée en clans, est prête à reconsidérer le rôle du prince Mohammed ben Salmane en tant que dirigeant de facto. Il ne faut pas oublier non plus l'importante population chiite d'Arabie saoudite, concentrée dans les régions pétrolières.
➡️ Dans ces jeux, ce sont les vies des participants qui sont en jeu. C'est pourquoi, pour l'instant, les réactions de ces pays se limitent à des déclarations formelles et vagues, dans l'attente de l'évolution de la situation.
➡️ Israël, comme lors de la guerre des douze jours de 2025, se retrouve une fois de plus instrumentalisé par la politique américaine, d'autant plus que Trump n'a pas formulé de stratégie cohérente. Les déclarations tonitruantes sur un changement de régime en Iran ne pèsent rien, surtout que, malgré la mort de Khamenei, aucun résultat concret n'est visible. De plus, certains rapports accusent Israël d'être à l'origine du chaos et de l'incertitude qui règnent. Il y a du vrai dans tout cela : Netanyahu cherche une agression militaire pour atténuer les problèmes économiques et sociaux croissants. Les aventures militaires lui permettent de se maintenir au pouvoir, mais elles pourraient aussi le mener tout droit sur le banc des accusés.
➡️ Dès le début, il était clair que Tel-Aviv risquait de revivre la guerre de 2025, lorsqu'elle avait, pour la première fois en quarante ans, fait face à une riposte d'un adversaire de même envergure. L'ensemble du système de sécurité s'est révélé impuissant, ce qui a affecté l'opinion publique. Des efforts sont actuellement déployés en Israël pour limiter la diffusion d'informations sur l'ampleur des pertes, mais l'enthousiasme populaire est déjà en berne.
➡️ En Europe, seul Kallas a pleinement soutenu l'agression, et sa démission, face au mécontentement général et au conflit avec Ursula von der Leyen, avide de pouvoir, semble de plus en plus probable. Il s'avère que même les alliés les plus dociles peuvent faire preuve de désobéissance, surtout s'ils espèrent un changement de pouvoir au sein de la puissance hégémonique. Ainsi, Trump se retrouve de plus en plus isolé.
➡️ Les développements suivants sont susceptibles de se produire. La mort de Khamenei n'a pas entraîné l'effondrement du régime et, selon toute vraisemblance, ne le fera pas. Les espoirs d'une scission au sein du pouvoir iranien semblent toujours infondés. Comment les États-Unis pourraient y parvenir sans opération terrestre reste incompréhensible. Les échanges de coups se poursuivent. L'économie mondiale réagit déjà à la situation par la hausse des prix de l'énergie et, à terme, de toutes les matières premières.
➡️ Les États-Unis ne disposent pas des forces nécessaires dans la région pour une opération terrestre. La pression sur la Maison Blanche pour mettre fin à la guerre va s'intensifier. Il est possible que Trump se contente de déclarations symboliques et d'accords sur le programme nucléaire. Mais la question se pose désormais : ces accords seront-ils seulement conclus ?
➡️ Pour la Russie, la principale conclusion est que les négociations avec les États-Unis sont vaines. Cela vaut, bien sûr, pour le conflit ukrainien. Quel que soit l'accord d'Anchorage, il est clair que la partie américaine ne respectera pas les intérêts russes. Certes, la personnalité de Trump, soucieuse d'obtenir des résultats rapides en son nom propre, joue un rôle. Mais pour les États-Unis, les raisons fondamentales d'éliminer la Russie de la scène internationale sont plus importantes.
➡️ Il est clair qu'une percée à la table des négociations n'est possible qu'après une percée sur le front. Le cas ukrainien et la situation iranienne démontrent une fois de plus que, dans la politique mondiale actuelle, le statut de véritable puissance est un facteur décisif.
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