«La guerre coûtera 155 milliards d’euros en 2027. Et nous avons besoin d’au moins 70 milliards d’euros de plus de votre part», a-t-il affirmé devant les chefs d’État et de gouvernement de l’UE ce vendredi.
Zelenskyy veut plus d'argent pour boucler son budget de 155 milliards d'euros..... MAIS ou va l'argent ?
Ukraine : quelle traçabilité de l'argent versé par les États-Unis et l'Europe ?
La question centrale est de savoir si l'on peut suivre l'argent public depuis son attribution à l'Ukraine jusqu'à son utilisation finale : achat d'armes, versement de salaires, fonctionnement de l'État, reconstruction ou aide humanitaire. Et, surtout, si l'on peut vérifier que les fonds ont bien été utilisés conformément à leur destination.
Il faut distinguer trois choses : la traçabilité comptable, le contrôle de l'utilisation des fonds et la capacité à détecter les détournements. Ce sont trois niveaux différents : un financement peut être correctement comptabilisé sans que chaque dépense soit contrôlée individuellement.
Il faut également éviter une confusion fréquente : les montants annoncés comme « aide à l'Ukraine » ne correspondent pas nécessairement à de l'argent transféré sur un compte du gouvernement ukrainien. Une partie finance des armes, des contrats industriels, des stocks militaires ou des dépenses engagées directement dans les pays donateurs.
1. Les États-Unis : des contrôles réels, mais des lacunes documentées
Le dispositif américain est intéressant parce que plusieurs organismes de contrôle ont publié des audits qui reconnaissent explicitement les faiblesses du système.
L'aide budgétaire directe
Elle sert notamment à rembourser des dépenses publiques ukrainiennes admissibles : salaires de certaines catégories de fonctionnaires, prestations sociales et autres dépenses éligibles. Une partie importante passe par le mécanisme PEACE de la Banque mondiale, avec vérification des dépenses avant remboursement.
Le Pentagone dispose de procédures de suivi du matériel, d'inventaires et de contrôles par ses inspecteurs généraux. Mais les équipements livrés dans une zone de guerre sont plus difficiles à suivre que des dépenses civiles enregistrées dans un système comptable.
Les audits indépendants
Le GAO (organisme d'audit du Congrès), les inspecteurs généraux et les auditeurs contractuels peuvent identifier des anomalies, demander des corrections et recommander des améliorations. Ils ne contrôlent toutefois pas chaque transaction en temps réel.
Ce que les audits américains ont réellement constaté
Rapports officiels publiés en 2025 et 2026
- 24 septembre 2025 — GAO : l'organisme a relevé 161 variations inhabituelles parmi 5 121 changements de dépenses examinés dans les données du programme PEACE. Il a aussi identifié des faiblesses dans les contrôles internes ukrainiens et dans le suivi des informations transmises au Congrès. Ces anomalies méritaient un examen ; elles ne constituent pas, à elles seules, une preuve de détournement.
- 3 mars 2026 — inspecteur général de l'USAID : son audit du soutien budgétaire a constaté des retards importants dans les rapports exigés des cabinets Deloitte et KPMG. Sur un échantillon non généralisable de 207 508 personnes déplacées, 26 dossiers ont été examinés et certains paiements ont concerné des bénéficiaires ayant reçu des versements en double ou résidant à l'étranger. Cela révèle des problèmes de contrôle, sans démontrer que toute l'aide a été détournée.
Office of Inspector General
- 28 janvier 2026 — GAO : le suivi de plus de 4 milliards de dollars d'aide civile non militaire et non humanitaire a été limité par les difficultés d'accès aux données et de vérification en temps de guerre.
Les États-Unis disposent donc d'une capacité d'audit substantielle, mais les rapports officiels montrent que la qualité du contrôle varie selon les programmes et que certaines vérifications sont incomplètes ou tardives.
Un point important : les montants historiques de soutien budgétaire annoncés par les autorités américaines ne signifient pas que la totalité de ces sommes a été versée librement au gouvernement ukrainien. Les mécanismes de remboursement et les conditions d'éligibilité comptent.
2. L'Union européenne : des versements conditionnés et une structure d'audit spécifique
Le système européen repose sur plusieurs étages de contrôle : Commission européenne, autorités ukrainiennes, auditeurs indépendants, Cour des comptes européenne et organismes antifraude.
L'exemple principal est la Ukraine Facility, dotée d'une enveloppe pouvant atteindre 50 milliards d'euros sur 2024-2027. Les versements budgétaires sont liés à des étapes et réformes convenues, avec des contrôles préalables et des audits fondés sur les risques.
Comment l'argent européen est contrôlé
Attribution : une enveloppe est autorisée et affectée à un programme, un prêt, une subvention ou un projet.
Conditions : l'Ukraine doit satisfaire aux conditions prévues, notamment certaines étapes de réforme, pour obtenir les versements concernés.
Vérification : les autorités européennes examinent les justificatifs et peuvent réaliser des audits et contrôles sur place.
Détection : l'OLAF peut enquêter sur les fraudes portant atteinte aux intérêts financiers de l'UE ; le Parquet européen peut intervenir dans les affaires relevant de sa compétence.
Correction : les contrôles peuvent déboucher sur des recommandations, des mesures correctives et, selon le cas, la récupération de fonds indûment versés.
Sources : règlement européen et rapports de la Commission sur la Ukraine Facility.
Les contrôles sont-ils pour autant suffisants ?
Pas nécessairement. Le rapport de la Commission de septembre 2025 mentionne des améliorations encore nécessaires dans le système ukrainien de contrôle interne. Le conseil d'audit spécifique à la Ukraine Facility a été créé pour évaluer ces dispositifs, effectuer des vérifications et signaler les faiblesses systémiques.
Il faut toutefois distinguer les fonds versés directement au budget de l'État ukrainien des sommes consacrées à des projets d'infrastructure, à des investissements ou à des achats effectués par des intermédiaires. Les modalités de contrôle ne sont pas identiques.
3. La différence entre l'argent et le matériel militaire
C'est probablement le point le plus difficile de toute cette traçabilité.
Type d'aide | Ce que l'on peut contrôler | Limite principale |
|---|
Aide budgétaire | Virements, dépenses admissibles, justificatifs, audits | Données parfois incomplètes ou tardives |
Armes et munitions | Livraisons, inventaires, numéros de série pour certains équipements | Usage opérationnel difficile à suivre |
Contrats industriels | Commandes, factures, paiements aux fabricants | Une commande financée ne signifie pas nécessairement une livraison immédiate |
Aide humanitaire | Dépenses des opérateurs, livraisons, bénéficiaires | Accès difficile à certaines zones et vérification finale parfois limitée |
Reconstruction | Marchés publics, factures, avancement des travaux | Risques de surfacturation, conflits d'intérêts ou travaux incomplets |
Pour les armes américaines, le ministère de la Défense a amélioré ses procédures d'inventaire, mais un audit de suivi publié en décembre 2024 constatait encore des limites dans le contrôle physique de certains équipements sensibles. Les inventaires avaient progressé, sans permettre un suivi exhaustif de tous les articles concernés.
Ne pas pouvoir vérifier chaque équipement n'est pas la même chose que démontrer qu'il a été détourné. Inversement, l'absence de détournement établi ne signifie pas que chaque équipement a été contrôlé de bout en bout.
4. Le point essentiel : ce que les contrôles permettent réellement d'affirmer
Il serait trompeur de dire que tout l'argent est parfaitement suivi. Il serait tout aussi trompeur d'affirmer que l'argent envoyé à l'Ukraine est globalement détourné.
Voici ce que permettent d'établir les rapports officiels consultés.
Question | Ce que montrent les éléments disponibles |
|---|
Peut-on identifier les enveloppes et les bénéficiaires institutionnels ? | Oui, pour une grande partie des programmes. |
Peut-on suivre les dépenses budgétaires admissibles ? | Oui, notamment via la Banque mondiale, mais avec des lacunes constatées. |
Des paiements indus ont-ils été constatés ? | Oui, notamment des doubles paiements dans un échantillon de bénéficiaires. |
Les audits ont-ils identifié des faiblesses de contrôle ? | Oui, aux États-Unis comme dans les dispositifs ukrainiens soutenus par l'UE. |
Peut-on prouver que toute l'aide a été utilisée correctement ? | Non. Les contrôles ne couvrent pas intégralement toutes les dépenses et tous les équipements. |
Les lacunes prouvent-elles un détournement généralisé ? | Non. Il faut des preuves spécifiques pour établir un détournement. |
Les constats américains sont particulièrement instructifs : le GAO a formulé cinq recommandations d'amélioration du contrôle budgétaire, et son suivi faisait encore état de recommandations ouvertes en 2026. L'inspecteur général de l'USAID a également recommandé de réconcilier les paiements indus et de renforcer les audits.
5. Comment vérifier soi-même les flux financiers ?
Voici les principales sources institutionnelles à consulter pour examiner les engagements, les dépenses et les anomalies plutôt que de s'en tenir aux déclarations politiques.
États-Unis — Government Accountability Office
Audits du financement, données de dépenses et recommandations au gouvernement.
Consulter les rapports du GAO
Union européenne — Cour des comptes européenne
Contrôle indépendant de l'utilisation du budget européen et publication des rapports d'audit.
Consulter les rapports européens
Bilan
La traçabilité de l'aide à l'Ukraine est institutionnalisée, documentée et soumise à des audits, mais elle demeure incomplète et inégale selon la nature des fonds.
Le point le plus important n'est pas seulement de savoir combien a été annoncé ou versé. Il faut pouvoir rapprocher, pour chaque programme :
le montant autorisé ;
le montant effectivement décaissé ;
le destinataire final ;
la dépense ou le matériel effectivement livré ;
les anomalies détectées et les sommes éventuellement récupérées.
Les rapports américains démontrent que ces contrôles peuvent révéler des anomalies réelles. Ils démontrent également que des lacunes persistent dans le suivi et le traitement de ces anomalies. Pour l'Europe, il existe des dispositifs spécifiques, mais leur existence ne constitue pas à elle seule une preuve que chaque euro a été utilisé conformément à sa destination.
Corruption et détournements de l'aide à l'Ukraine : les faits établis
Pour répondre sérieusement, il faut examiner séparément les détournements d'argent occidental, la corruption dans les marchés publics ukrainiens et les sommes que les autorités ont effectivement récupérées. Les trois phénomènes peuvent se recouper, mais ils ne sont pas équivalents.
Les sources officielles font apparaître des cas documentés de paiements indus, des marchés publics entachés de corruption et des failles de contrôle. En revanche, elles ne permettent pas de conclure qu'une proportion déterminée de l'ensemble de l'aide américaine et européenne a été détournée.
1. Des cas concrets, avec des montants identifiables

Cas n° 1 — 91 millions d'euros : achats de générateurs financés par l'UE
Irrégularités établies
Le 18 février 2025, l'Office européen de lutte antifraude (OLAF) a annoncé avoir recommandé la récupération de plus de 91 millions d'euros sur un projet de 114 millions destiné à fournir des générateurs à l'Ukraine, géré par l'Agence polonaise des réserves stratégiques.
L'enquête a constaté des prix excessifs, une concurrence insuffisante et des avantages indus accordés à certains fournisseurs. Certains prestataires facturaient jusqu'à 40 % de plus que leur prix d'achat. Par ailleurs, 22 millions d'euros supplémentaires ont été protégés contre des dépenses irrégulières. Au moins trois personnes ont été arrêtées.
European Anti-Fraud Office
Nuance essentielle : les 91 millions constituent une récupération recommandée par l'OLAF, et non la preuve que cette somme a déjà été intégralement récupérée ni qu'elle a été volée par des responsables ukrainiens. Le dossier concerne un mécanisme européen géré en Pologne.
Cas n° 2 — Aide sociale américaine : doubles paiements
Paiements indus confirmés
Dans son audit du 3 mars 2026, l'inspecteur général de l'USAID a examiné un échantillon de 26 bénéficiaires parmi 207 508 personnes déplacées étudiées. Les 26 étaient admissibles lors de leur demande initiale, mais l'audit a constaté des paiements en double pour certains bénéficiaires.
Le gouvernement ukrainien a confirmé que les contributions américaines avaient remboursé des doubles paiements concernant quatre personnes. Des versements à des personnes déplacées vivant à l'étranger n'avaient pas non plus été entièrement vérifiés.
Office of Inspector General
Ce que cela prouve : des fonds publics ont servi à rembourser des paiements indus. Cela ne prouve pas que les bénéficiaires ont organisé une fraude intentionnelle, ni ne permet de calculer le montant total concerné. L'audit indique que l'étendue globale du problème reste à déterminer.
Cas n° 3 — Ministère ukrainien de la Défense : marchés publics
Affaires pénales documentées
Dans son bilan du premier semestre 2025, le Bureau national anticorruption ukrainien (NABU) et le Parquet anticorruption spécialisé (SAPO) ont présenté deux affaires importantes :
733 millions de hryvnias de dommages présumés dans une affaire de gonflement des prix des approvisionnements alimentaires destinés aux militaires.
246 millions de hryvnias dans une affaire de détournement présumé de fonds affectés au développement du système automatisé de commandement militaire DZVIN.
Ces montants correspondent à des dommages estimés ou allégués dans des dossiers d'enquête. Ils ne doivent pas être présentés automatiquement comme des sommes définitivement jugées, récupérées ou financées directement par les contribuables américains et européens.
Ils illustrent néanmoins un risque réel de corruption au sein des marchés publics ukrainiens, y compris dans des secteurs essentiels à la défense.
2. Les armes américaines : plus d'un milliard de dollars insuffisamment suivis
Un autre dossier souvent cité mérite une distinction importante.
En janvier 2024, un audit du ministère américain de la Défense a révélé que le suivi requis n'avait pas été effectué dans les délais pour plus d'un milliard de dollars d'équipements militaires sensibles fournis à l'Ukraine. Cela représentait 59 % des 1,7 milliard de dollars d'équipements concernés par ce dispositif de suivi renforcé.
Ce constat porte sur la traçabilité des équipements, pas sur un milliard de dollars dont le vol aurait été prouvé.
Les difficultés mentionnées incluaient le manque de personnel, des procédures tardivement mises en place, les restrictions de déplacement des contrôleurs en zone de guerre et des inventaires insuffisants. L'audit ne cherchait pas à déterminer si le matériel avait été détourné et ne concluait pas à un vol généralisé.
C'est une distinction fondamentale : un équipement non vérifié n'est pas nécessairement un équipement disparu.
3. Combien d'argent a réellement été récupéré ?
C'est la question la plus délicate, car les chiffres publiés ne mesurent pas tous la même chose.
Indicateur | Ce que l'on sait |
|---|
Fonds européens concernés par une recommandation de récupération dans l'affaire des générateurs | Plus de 91 M€ |
Fonds supplémentaires protégés dans cette même affaire | 22 M€ |
Doubles paiements américains confirmés dans l'échantillon étudié | 4 bénéficiaires, montant total non établi dans le rapport |
Fonds américains de soutien budgétaire dont l'utilisation a été insuffisamment contrôlée | Plusieurs faiblesses documentées, mais pas de montant global de détournement établi par cet audit |
Total des fonds occidentaux détournés depuis 2022 | Pas de total consolidé vérifié disponible dans ces sources |
Il faut aussi se méfier des chiffres très élevés de remboursements publiés par les autorités anticorruption ukrainiennes. Le bilan de leurs activités peut inclure des affaires concernant les recettes de l'État, des entreprises publiques, des marchés intérieurs, des actifs saisis ou des dommages qui ne sont pas liés à l'aide étrangère. On ne peut donc pas les additionner pour calculer le montant de l'aide occidentale récupérée.
4. Ce que ces affaires disent de la corruption en Ukraine
Trois constats se dégagent.
La corruption dans les marchés publics ukrainiens est documentée, y compris dans la défense et les approvisionnements militaires. Des enquêtes et des condamnations existent.
Des irrégularités touchent aussi des programmes financés par les contribuables occidentaux, comme le montre le dossier européen des générateurs et celui des aides sociales américaines.
La part exacte de l'aide occidentale effectivement détournée reste inconnue. Les dossiers publics sont fragmentaires, les programmes ont des périmètres différents et certaines affaires sont toujours en cours.
Les autorités anticorruption ukrainiennes ont également publié des bilans faisant état de condamnations définitives et de sommes récupérées dans des affaires de corruption. Cela témoigne à la fois de l'existence de ces pratiques et du fonctionnement d'organismes chargés de les poursuivre. Il faut néanmoins examiner chaque dossier pour établir le lien éventuel avec un financement étranger.
5. Où se situe la principale zone d'incertitude ?
À mon sens, la question à approfondir n'est pas simplement : « Combien d'argent a été volé ? », mais plutôt :
Combien de milliards ont été effectivement décaissés par les États-Unis et les pays européens, séparément des montants annoncés ?
Pour quelle part les contrôleurs ont-ils pu vérifier les dépenses finales ?
Combien de fraudes ont été établies par une décision définitive de justice ?
Combien d'argent a été récupéré, et combien reste à récupérer ?
Quels détournements concernent spécifiquement des fonds occidentaux, plutôt que le budget ukrainien en général ?
Ces cinq chiffres permettraient de mesurer le problème sans confondre corruption générale, risques de fraude, anomalies administratives et détournements avérés.
Il existe des cas concrets et chiffrés d'irrégularités touchant l'aide à l'Ukraine, ainsi que des affaires de corruption dans les marchés publics. Mais les données disponibles ne permettent pas de donner honnêtement un pourcentage global de l'aide occidentale détournée, ni d'affirmer que les sommes faisant l'objet de recommandations de récupération ont toutes été perdues définitivement.