Si c’est une bête..
«Vous qui vivez en vous-mêmes, vous qui êtes des hommes, pensez à ceux qui sont tombés dans l’abîme, et ne les laissez pas devenir des bêtes..*» (*Primo Levi, Si c’est un homme, 1947, traduction française, éd. Julliard 1987.)
Le titre de ce texte est un écho volontaire à l’ouvrage de Primo Levi «Si c’est un homme..» dans lequel l’écrivain juif italien, rescapé d’Auschwitz, interrogeait la possibilité même de reconnaître l’humanité dans un univers organisé pour la détruire.
La question qu’il posait était simple et vertigineuse : qu’advient-il du monde lorsque certains êtres humains cessent d’être considérés comme des hommes ?
Entre le 7 octobre 2023 et le 8 mars 2026, la guerre menée par l’État d’Israël, allié aux États-Unis, dans la région, a produit un bilan humain d’une ampleur historique.
Gaza : environ 75 000 morts.
Cisjordanie et Jérusalem-Est : plus de 1 200 morts.
Liban : plus de 4 200 morts.
Iran : plus de 1 900 morts.
Ces chiffres ne disent pas tout. Ils ne disent ni les corps ensevelis sous les ruines, ni les morts différées — celles de la faim, des maladies, de l’effondrement des services de soins. Ils ne disent pas non plus les millions de vies disloquées, les familles effacées, les villes et les villages détruits.
Mais ils suffisent à poser une question politique fondamentale : quelle vision de l’humanité rend recevable une telle accumulation de morts — et les justifications, ou l’indifférence, qu’elle suscite ?
Car derrière la mécanique militaire apparaît une logique idéologique. Une logique ancienne : coloniale, racialisée, hiérarchique.
Dans cette vision du monde, certaines vies comptent pleinement — en général celles du blanc, du juif ou du chrétien — celles qui appartiennent au cercle reconnu de la civilisation occidentale et apparentés.
D’autres vies, au contraire, sont tenues pour négligeables, sacrifiables, comptent pour ainsi dire pour somme nulle : le palestinien, l’arabe, l’iranien, le musulman. Et, plus largement encore, ceux que les vieux imaginaires raciaux désignent comme le noir, le jaune ou le rouge.
Autrement dit : des vies placées hors de l’humanité telle que la définit la pensée suprémaciste.
Or la déshumanisation est toujours le prélude au massacre.
Elle commence par les mots : «menace existentielle» et «terrorisme», «boucliers humains» et «dommages collatéraux», etc...
Elle se poursuit par des cadavres — hommes, femmes, enfants.
Elle s’achève par ces assertions, à Tel-Aviv ou Washington, Paris, Londres ou Berlin, que l’on ne dit pas toujours mais que l’on pense : certaines vies méritent d’être célébrées, d’autres pas. Certaines morts méritent d’être pleurées, d’autres non.
Lorsque cette logique s’installe, la frontière morale disparaît. La guerre cesse d’être limitée par le droit ou par la conscience.
Et alors, le mécanisme devient simple : si l’Autre n’est plus un homme, il devient autre chose.
Ezra Yachin, ancien combattant des Israeli Defense Forces, IDF, a consacré sa vie civile à transmettre son «expérience» aux jeunes générations, donnant plus de 9 000 conférences à des soldats israéliens et intervenant dans des écoles ou des préparations militaires.
Fin octobre 2023, il est invité par Tsahal, qui le transporte en véhicule officiel de l’armée, à effectuer une tournée de casernes, afin de motiver les soldats israéliens en partance pour le front de Gaza.
Son message : «Vous devez exterminer tous les palestiniens de Gaza. Y compris les femmes, les enfants et les vieillards. Les palestiniens sont des animaux.*» (*Sources : X/Twitter, Al Jazeera, Middle East Eye, Haaretz.)
Si l’Autre n’est plus un homme, il devient autre chose.
Une bête.
Et si c’est une bête..
C’est contre cette logique — la logique de la déshumanisation et son corollaire, la bestialisation — que doit se dresser toute conscience politique.
L’histoire du XXᵉ siècle en a déjà montré l’aboutissement.
La question n’est donc pas seulement celle de la guerre au Proche-Orient.
Elle est celle de notre conception même de l’humanité.
Ou bien toutes les vies humaines ont la même valeur.
Ou bien..
Richard Garro, 8 mars 2026.
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