Nous attaquons la 5ème semaine de guerre en Iran et nous ne sommes probablement pas au bout de nos surprises. Tout le monde regarde le pétrole, à raison, mais le vrai choc est ailleurs.
Depuis le début de la guerre, le marché réagit de manière assez classique avec un baril qui monte, des anticipations d’inflation qui remontent, et on recommence à parler de stagflation. Mais justement, c’est peut-être là le piège car on est en train d’analyser une crise du XXIe siècle avec une grille de lecture des années 70. Pendant que tout le monde regarde le pétrole, des chocs beaucoup plus profonds, et potentiellement plus dangereux, sont en train de se former dans l’ombre comme le GNL, les engrais, et même l’hélium. Le pétrole, en réalité, est presque le choc le plus simple à comprendre car on connaît tous les mécanismes : la hausse des prix amène de l'inflation, qui met une pression sur les banques centrales et implique un potentiel ralentissement économique. Les marchés savent gérer ce choc brutal, ou du moins, ils savent le pricer relativement vite car lisible. Aussi et surtout, c’est un marché liquide, global, avec des capacités d’ajustement (stocks stratégiques et production alternative). C’est le symptôme le plus visible, mais pas forcément le plus systémique. Le vrai cœur du problème aujourd’hui est le GNL parce que contrairement au pétrole, le gaz est devenu l’énergie marginale du monde moderne. Il fixe le prix de l’électricité dans de nombreuses régions, notamment en Europe. C’est là que la géopolitique devient explosive car une part énorme des flux énergétiques mondiaux transite par le détroit d’Ormuz, et des acteurs comme le Qatar sont absolument centraux dans l’approvisionnement mondial en GNL. Si ces flux sont perturbés, ce n’est pas seulement le prix de l’énergie qui monte mais toute la structure des coûts de production qui est affectée. L’industrie européenne, déjà fragilisée et dont on parlera dans le prochain épisode de notre podcast, se retrouve sous pression. Les arbitrages énergétiques deviennent plus coûteux, et surtout, on entre dans une logique de rareté, pas simplement de prix élevé. Mais le point encore plus sous-estimé est le marché des engrais car on touche à quelque chose de beaucoup plus lent mais beaucoup plus dangereux. Une grande partie des engrais mondiaux (urée, ammoniaque, dérivés azotés) dépend directement ou indirectement de cette région. Les prix ont déjà commencé à fortement monter, et le problème est que l’impact n’est pas immédiat mais se diffuse dans le temps. Les agriculteurs paient plus cher leurs intrants, certains réduisent les volumes utilisés et les rendements baissent. Enfin, quelques mois plus tard, les prix alimentaires montent. C’est le type de dynamique qui crée des tensions sociales et politiques, surtout dans les pays émergents. Historiquement, ce genre de choc est toujours sous-estimé par les marchés parce qu’il est lent, diffus, et difficile à modéliser à court terme. Il y a un troisième choc, encore plus discret, mais potentiellement critique : l’hélium. Ça peut sembler anecdotique mais c’est un élément clé de nombreuses industries stratégiques. Une part importante de la production mondiale vient du Qatar et elle est directement liée aux infrastructures GNL donc quand il est perturbé, l’hélium l’est aussi. Mais l’hélium est indispensable pour les semi-conducteurs, pour les IRM dans le secteur médical, pour l’aérospatial, et même pour certaines infrastructures liées à l’IA. Ce n’est pas une commodité grand public donc personne n’en parle mais c’est typiquement le genre de chokepoint invisible qui peut désorganiser une chaîne à la production entière.
On est face à une combinaison de chocs d’offre mais sur des couches différentes de l’économie. Le GNL touche directement l’énergie et l’industrie, les engrais touchent l’agriculture et donc l’alimentation, et l’hélium touche la technologie et les infrastructures critiques. Ce n’est potentiellement pas une stagflation classique et uniforme, c’est une stagflation fragmentée, sectorielle et beaucoup plus difficile à lire et à gérer. Cest là que le marché peut se tromper parce que les vrais déséquilibres sont en train de se former ailleurs que sur le pétrole.
Généralement, ces dynamiques moins visibles finissent par créer les plus grosses ruptures sur les marchés.
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