mardi 12 mai 2026

A VISAGE DECOUVERT

 


𝐋𝐅𝐈, 𝐋𝐀 𝐆𝐀𝐔𝐂𝐇𝐄 𝐐𝐔𝐈 𝐍'𝐀𝐈𝐌𝐀𝐈𝐓 𝐏𝐀𝐒 𝐋𝐄 𝐏𝐄𝐔𝐏𝐋𝐄 𝐒𝐎𝐔𝐕𝐄𝐑𝐀𝐈𝐍

• À travers Geoffroy de Lagasnerie, Bally Bagayoko et Raphaël Arnault, La France insoumise reformule le conflit politique en opposition morale absolue.
• Derrière les slogans et les références à la Résistance, le suffrage universel cesse progressivement d’être considéré comme une source suffisante de légitimité lorsque le peuple produit les « mauvais » résultats électoraux.
• LFI tend à substituer au peuple historique de la gauche une « Nouvelle France » urbaine, multiculturelle et moralement investie, tandis qu’une partie des classes populaires devient implicitement suspecte lorsqu’elle vote conservateur ou identitaire.
• En transformant l’adversaire politique en figure du « Mal historique », cette dérive hyper-moralisatrice fragilise les conditions mêmes du pluralisme démocratique que la gauche prétend pourtant défendre.
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La France insoumise ne se contente plus de radicaliser le débat politique français. Le mouvement semble désormais engagé dans quelque chose de plus profond : une transformation morale du conflit démocratique lui-même. Derrière les slogans antifascistes, les références à « l’insurrection populaire » ou les critiques de la démocratie représentative, une même logique apparaît progressivement. L’adversaire politique n’est plus seulement un concurrent qu’il faudrait battre. Il devient une figure moralement illégitime, parfois même perçue comme menaçante pour l’ordre démocratique lui-même.
C’est cette dérive qu’illustrent aujourd’hui, chacun à leur niveau, Geoffroy de Lagasnerie, Bally Bagayoko et Raphaël Arnault. Le premier fournit l’architecture philosophique, le second la traduction politique, le troisième l’incarnation militante. Ensemble, ils dessinent les contours d’une démocratie de l’hyper-moralisme où le clivage central n’oppose plus des projets concurrents, mais des essences supposées incompatibles : fascistes contre antifascistes, dominants contre dominés, réactionnaires contre progressistes.
𝐃𝐔 𝐂𝐎𝐍𝐅𝐋𝐈𝐓 𝐏𝐎𝐋𝐈𝐓𝐈𝐐𝐔𝐄 𝐀̀ 𝐋𝐀 𝐆𝐔𝐄𝐑𝐑𝐄 𝐌𝐎𝐑𝐀𝐋𝐄
Le slogan « Siamo tutti antifascisti », omniprésent dans une partie des mobilisations insoumises, résume parfaitement cette évolution. Il ne fonctionne plus simplement comme une vigilance historique liée aux tragédies du XXe siècle. Il produit une partition morale totale du réel politique. D’un côté se trouverait le camp du Bien démocratique ; de l’autre, les forces soupçonnées de fascisation.
À partir du moment où le conflit politique se restructure autour de cette opposition absolue, la démocratie change de nature. Dans une démocratie classique, l’adversaire conserve malgré tout une légitimité fondamentale. Dans une logique antifasciste extensive, en revanche, l’adversaire cesse progressivement d’être pleinement acceptable. Face au « fascisme », le compromis devient suspect, la neutralité ambiguë et l’alternance démocratique elle-même de plus en plus difficile à accepter symboliquement.
C’est précisément ce que formalise Geoffroy de Lagasnerie lorsqu’il remet en cause l’idée selon laquelle le suffrage universel suffirait à produire de la légitimité politique. Derrière sa critique de la démocratie représentative apparaît une idée simple : un pouvoir peut être élu et demeurer malgré tout moralement illégitime s’il contrevient à certaines normes supérieures - protection des minorités, lutte contre les discriminations ou respect de certains acquis moraux considérés comme non négociables.
Les déclarations de Bally Bagayoko prolongent politiquement cette logique lorsqu’il évoque l’hypothèse d’une « insurrection populaire » face à une victoire du Rassemblement national. Derrière la rhétorique révolutionnaire française apparaît une idée beaucoup plus profonde : certaines victoires électorales deviennent moralement si inacceptables qu’elles cessent d’obliger pleinement.
Cette logique s’accompagne d’un autre phénomène inquiétant : le recours croissant à des distorsions historiques destinées à absolutiser le conflit contemporain. La Résistance, Jean Moulin, l’Occupation ou le nazisme sont de plus en plus mobilisés non comme objets d’histoire, mais comme réservoirs de légitimation morale immédiate. L’adversaire politique contemporain n’est plus simplement conservateur ou identitaire ; il tend progressivement à être replacé symboliquement dans une continuité morale avec le fascisme historique.
𝐋𝐄 𝐏𝐄𝐔𝐏𝐋𝐄… 𝐀̀ 𝐂𝐎𝐍𝐃𝐈𝐓𝐈𝐎𝐍 𝐐𝐔’𝐈𝐋 𝐕𝐎𝐓𝐄 𝐁𝐈𝐄𝐍
C’est ici que la figure de Raphaël Arnault devient révélatrice. Son parcours militant dans les réseaux antifascistes radicaux et son intégration progressive dans le champ politique institutionnel témoignent d’un déplacement majeur : la conflictualité militante n’est plus simplement tolérée comme marge activiste. Elle tend progressivement à être réintégrée dans le récit moral légitime du combat politique.
Face au « fascisme », la radicalité cesse alors d’apparaître totalement illégitime. La conflictualité extra-institutionnelle peut commencer à être perçue non comme une dérive, mais comme une forme de résistance nécessaire.
Le paradoxe est immense pour un mouvement qui continue pourtant de se revendiquer du peuple. Car plus le champ politique est réorganisé autour de l’axe fascisme/antifascisme, plus le peuple réel devient problématique lorsqu’il vote du mauvais côté.
Et c’est probablement là que cette gauche commence à se dissoudre comme gauche populaire.
Historiquement, la gauche reposait sur une confiance profonde dans les classes populaires. Aujourd’hui, une partie croissante de la gauche radicalisée continue d’invoquer le peuple tout en développant implicitement une méfiance envers le peuple concret lorsqu’il produit les mauvais résultats électoraux.
Le peuple reste alors légitime… à condition qu’il vote correctement.
𝐋𝐀 « 𝐍𝐎𝐔𝐕𝐄𝐋𝐋𝐄 𝐅𝐑𝐀𝐍𝐂𝐄 » 𝐂𝐎𝐍𝐓𝐑𝐄 𝐋𝐄 𝐕𝐈𝐄𝐔𝐗 𝐏𝐄𝐔𝐏𝐋𝐄
Ce déplacement s’accompagne d’une recomposition du sujet politique lui-même. Le peuple historique de la gauche - ouvrier, salarié, populaire au sens classique du terme - a été remplacé par ce que Jean-Luc Mélenchon appelle régulièrement la « Nouvelle France ». Une France urbaine, multiculturelle, issue des métropoles, des quartiers populaires, des héritiers de l’immigration et des nouvelles minorités culturelles.
Le problème n’est évidemment pas la représentation politique de cette France, qui appartient pleinement à la nation. Le problème apparaît lorsque cette « Nouvelle France » tend implicitement à devenir le peuple légitime par opposition à un autre peuple progressivement perçu comme suspect : périphérique, conservateur, attaché aux anciennes croyances nationales ou culturelles.
Autrement dit, pour LFI, le peuple demeure légitime… à condition qu’il vote correctement.
À partir de là, la gauche cesse progressivement d’être populaire pour devenir morale. Elle déplace sa légitimité du peuple vers les normes, les experts, les juges ou certaines autorités culturelles. La souveraineté populaire tend alors à être remplacée par une démocratie de validation éthique conditionnelle.
Et cette évolution produit mécaniquement une rupture croissante entre les catégories populaires réelles et les forces qui continuent pourtant de parler en leur nom.
Car une démocratie ne repose pas uniquement sur des élections. Elle repose aussi sur une croyance minimale : celle selon laquelle l’adversaire conserve malgré tout le droit de gouverner s’il gagne.
Or lorsqu’une famille politique commence à considérer qu’une partie croissante du peuple vote mal par essence, alors ce n’est plus seulement sa stratégie électorale qui vacille. C’est son rapport même à la démocratie qui s’effondre.

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