samedi 14 janvier 2023

PETIT MONDE EN COLLUSION

 

COULISSES.
Sarkozy et Poutine : ce qu'on peut dire, ce qu'on ne peut pas dire

Par Michaël Hajdenberg, coresponsable du pôle Enquête.
enquete@mediapart.fr
L’enquête débute très loin de Moscou. Au cours de ses investigations, Fabrice Arfi a accès à un relevé bancaire d’un compte de Nicolas Sarkozy ouvert dans une banque à Paris.

Avec Yann Philippin, ils décident d’éplucher les transactions. Au milieu du document, on trouve deux virements : l’un de 200 000 euros, l’autre de 100 000 euros, d’une mystérieuse société nommée RS Capital Limited, dont la nationalité n’est pas précisée. À quoi cela peut-il bien correspondre ?Image COULISSES.
Yann Philippin s’arrête sur la date des virements. Fin 2018. Début 2019. Et se rappelle qu’il a révélé il y a quelques mois une vidéo de Nicolas Sarkozy tressant des lauriers à Poutine lors d’une conférence à Moscou en novembre 2018.

Ce jour-là, l’ancien président de la République française s’enflamme « La Russie est redevenue une puissance mondiale. C’est sa place, c’est son rôle historique, c’est sa destinée. (…) Je veux dire que j’ai toujours été un ami de Vladimir Poutine, parce que c’est un homme avec qui on peut parler, y compris quand on a des désaccords. »

Pourrait-il y avoir un lien entre ces deux informations : les virements et les compliments ? Yann Philippin se lance dans des recherches en sources ouvertes sur Internet pour essayer de comprendre ce qu’est cette société. Grâce aux profils LinkedIn d’employés de cette banque, à des documents américains relatant des interventions de cette société dans des opérations financières, et en retrouvant le pedigree du patron émirati de cette société, le journaliste acquiert la certitude que RS Capital Ltd appartient au fonds souverain.

« Tout correspond. On envisage une première version de l’article dont le titre pourrait être “Nicolas Sarkozy a été payé 300 000 euros par le Kremlin pour dire du bien de Poutine”. On se dit que dans le contexte international actuel, ça peut faire du bruit. Et on envoie les questions aux principaux intéressés », relate Yann Philippin.

Fidèle à son habitude, Nicolas Sarkozy ne répond pas. « On s’y attendait. » Le fonds, lui, se contente d’une seule phrase « Nous n’avons pas rémunéré Nicolas Sarkozy pour cette conférence. » Yann Philippin s’amuse de cette formulation « un trésor d’ambiguïté ». Nouvelle question au fonds souverain en espérant qu’ils arrêtent de louvoyer : nous demandons, clairement, au porte-parole du fonds russe, s’il dément avoir payé l’ancien président français. Plus de réponse. Nouvelle relance cette fois auprès de Sarkozy : silence radio.

Dès lors, tout coïncide mais un doute subsiste. « On ne publie que si on est sûrs à 100% de notre info, rappelle Yann Philippin. Là, on est à 99,5 %. » Fabrice Arfi et lui-même se demandent si une autre société, portant le même nom, est susceptible d’avoir viré cet argent.

Nouvelles recherches financières en sources ouvertes : Yann Philippin trouve finalement deux autres sociétés dans le monde qui portent exactement le même nom et qui étaient en activité au moment du virement. L’une en Grande-Bretagne, l’autre aux îles Caïman. Aucune ne répond à nos questions.

Dernière relance adressée au fonds. En retour, ni démenti ni confirmation. Rien.

Nous décidons alors de publier les faits extrêmement troublants en notre possession, à plat, mais sans être totalement conclusifs. L’article est repensé dans son intégralité : les différents éléments temporels et matériels sont présentés comme une « coïncidence ». Le chapô de l’article — en d’autres termes, son résumé — est ciselé « L’ancien chef de l’État a touché 300 000 euros au moment où il vantait, fin 2018, les mérites de Vladimir Poutine lors d’une soirée à Moscou du principal fonds souverain russe. L’argent a été versé par une société qui porte le même nom qu’une filiale de ce fonds ».

Et le titre final, précautionneux pour ne prendre aucun risque juridique, sera « Nicolas Sarkozy, les louanges à Poutine et la piste de l’argent du Kremlin ».

Pour Fabrice Arfi, « cette histoire démontre bien qu’en matière de journalisme, il y a toujours ce que l’on croit savoir, ce que l’on sait et ce que l’on peut publier. Et notre métier, c’est, au bout du bout, de publier ».

Depuis la diffusion de notre enquête, le fonds russe et Nicolas Sarkozy ne se sont toujours pas exprimés.

https://www.mediapart.fr/journal/international/110123/nicolas-sarkozy-les-louanges-poutine-et-la-piste-de-l-argent-du-kremlin?utm_source=enquete-20230114-082817&utm_medium=&utm_campaign=&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-[ENQUETE]-enquete-20230114-082817&M_BT=1849140458974

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