mardi 20 janvier 2026

LE PROJET

 Depuis au moins dix ans, la Commission européenne presse Paris d’ouvrir à la concurrence les concessions des barrages hydroélectriques. Deuxième source d’électricité, amortis et rentables, pilotables et jouant un rôle central dans la gestion de l’eau, ceux-ci ont été préservés de la rapacité du secteur privé depuis un siècle. Tout en prétendant maintenir les barrages dans le giron public, une proposition de loi directement issue des négociations avec l’UE prépare en réalité leur privatisation rampante et instaure un mécanisme similaire à l’ARENH, qui a ruiné EDF. Alors que la bataille pour sauver nos barrages va reprendre, l’option alternative de la quasi-régie et surtout la désobéissance à l’idéologie du marché continuent à être écartées.


Grenoble, 1925. La capitale des Alpes, alors une petite agglomération de 110.000 habitants, accueille un événement de renommée mondiale qui reçoit plus d’un million de visiteurs en cinq mois seulement : l’Exposition internationale de la houille blanche. Un terme aujourd’hui désuet qui renvoie à la production d’électricité grâce à la force de l’eau, en opposition à la houille noire, c’est-à-dire le charbon. Le choix de Grenoble ne doit rien au hasard : à partir des années 1870, les vallées alpines voient se multiplier les ouvrages hydroélectriques permettant d’alimenter scieries, papeteries, cimenteries et même tramways. Grâce à cette énergie abondante, propre et bon marché, la région débute son essor industriel. Le fabricant local de turbines Neyrpic construira plusieurs usines à Grenoble et dans ses environs, ensuite reprises par Alstom, dont la branche énergie sera revendue à General Electric (GE) en 2015, sur fond de pressions du gouvernement américain et sous l’impulsion d’Emmanuel Macron, alors ministre de l’économie du gouvernement de François Hollande.


Un siècle plus tard, que reste-t-il de ce patrimoine industriel ? L’ancienne usine de turbines de Saint-Martin-d’Hères, à côté de Grenoble, est devenue un centre commercial, tandis que GE a dépouillé le savoir-faire et les brevets d’Alstom, tout en licenciant les salariés français : en 2018, les effectifs ont fondu de moitié à Grenoble. Les barrages, eux, sont toujours là. Avec près de 8 gigawatts (GW), soit l’équivalent de cinq réacteurs nucléaires EPR de Flamanville, l’Isère et la Savoie concentrent 32% de la puissance totale installée. Profitant des dénivelés importants offerts par les Alpes, cette région constitue toujours le cœur de l’hydroélectricité française, qui fournit au total environ 14% des besoins électriques de notre pays, soit la deuxième source après le nucléaire. Au-delà de ce seul chiffre, les barrages présentent l’immense avantage d’être pilotables : il suffit de quelques minutes pour ouvrir les vannes et envoyer davantage d’électricité dans le réseau lors de pics de consommation, alors que le nucléaire est lent à démarrer ou éteindre et que l’éolien et le photovoltaïque sont imprévisibles. Une « capacité de pointe » hydraulique qui évite de devoir allumer des centrales à gaz polluantes.


Si le potentiel de production français est déjà largement exploité, l’amélioration des installations existantes offre des perspectives prometteuses pour la transition énergétique, en particulier à travers la création de stations de transfert d’énergie par pompage (STEP). Celles-ci permettent d’utiliser une surproduction temporaire d’électricité pour pomper de l’eau en aval pour la remettre dans un lac de barrage en amont. Avec la place croissante des énergies renouvelables dans notre mix électrique, le développement de cette capacité de stockage est impératif pour assurer la stabilité du système électrique. Or, les STEP permettent déjà de stocker 5GW d’électricité, auxquels EDF prévoit d’ajouter 2GW supplémentaires d’ici 10 ans. Un stockage qui n’artificialise pas un mètre carré et beaucoup plus écologique que d’immenses parcs de batteries au lithium.


Une rentabilité qui fait saliver les grands groupes

En plus d’offrir une énergie propre et pilotable, les barrages, construits depuis plusieurs décennies et donc largement amortis, offrent un dernier atout : une énergie abordable. Si les coûts de production varient en fonction de la pluviométrie, du type de barrage et de sa puissance – l’électricité des petits barrages est beaucoup plus chère -, 62% de la production des ouvrages de plus de 4,5MW (seuil retenu pour différencier les grandes installations des plus petites) revenait à moins de 43€ le MWh, selon un rapport de la Cour des Comptes de 2021. S’il a sans doute augmenté depuis, ce prix reste très compétitif par rapport au nucléaire, dont le coût moyen est estimé à 60€/MWh pour la période 2026-2030, un chiffre qui ne tient pas compte des futurs réacteurs EPR2, dont la facture continue de grimper.

Ces chiffres font depuis longtemps saliver les grands énergéticiens, qui aimeraient mettre la main sur la manne financière des barrages. Mais si les premiers barrages étaient construits par des industriels privés, l’Etat français a rapidement compris leur importance pour la production électrique, ainsi que pour la gestion de l’eau, d’abord pour la lutte contre les crues et inondations, l’irrigation agricole, les usages industriels et l’eau potable, puis pour le refroidissement des centrales nucléaires et les usages touristiques sur les lacs artificiels. Dès 1919, la France nationalise donc la force hydraulique, en rendant obligatoire une autorisation pour construire des petits ouvrages (moins de 4,5MW) et imposant le régime de la concession pour tous les autres. Ce dernier fait de l’Etat le seul propriétaire des barrages, dont l’exploitation est concédée à un exploitant. Aujourd’hui, EDF exploite 75% du parc, le reste étant concédé à la Compagnie nationale du Rhône (CNR) et à la Société Hydro-Électrique du Midi (SHEM), propriétés du groupe Engie.


S’il mettait la main sur cette « rente hydraulique », le secteur privé n’aurait qu’un seul objectif : maximiser son profit.


Ce choix politique s’est avéré être le bon : il garantit une électricité peu chère, la sécurité des barrages et une gestion de l’eau concertée avec tous les usagers. L’activité hydroélectrique reste par ailleurs très rentable, avec une marge de 15% dans cette branche d’EDF en 2022 et même de plus de 100% en 2023 et 2024, en raison de prix de l’électricité particulièrement élevés. La CNR et la SHEM ont également réalisé de beaux profits, mais dont le bénéfice revient de moins en moins à l’Etat, qui ne possède plus que 23,6% des parts d’Engie, successeur de l’entreprise publique Gaz de France. S’il mettait la main sur cette « rente hydraulique », le secteur privé n’aurait qu’un seul objectif : maximiser son profit. Pour cela, il peut être prêt à rogner sur la maintenance des ouvrages, à ouvrir les vannes seulement lorsque le prix de l’électricité est haut et à monnayer très cher l’eau stockée dans les lacs de barrage à mesure que les pénuries vont s’accentuer avec le changement climatique. Le maintien d’une propriété et d’une gestion publique des barrages est donc indispensable pour éviter les conséquences délétères d’un passage dans le giron capitaliste.


L’obsession européenne de la concurrence

Pendant des décennies, la digue a tenu contre les pressions des grands groupes. Mais c’était sans compter sur la technocratie bruxelloise. Obsédée par l’idéologie du marché, l’Union européenne (UE) a exigé que les barrages soient ouverts à la concurrence, tout comme les télécoms, le ferroviaire, les services postaux et tant d’autres domaines auparavant. Pour faire pression sur la France, la Commission européenne a donc ouvert en 2015 un contentieux contre la « position dominante » d’EDF dans l’hydroélectricité française, exigeant de l’Etat qu’il transfère des concessions de barrages à d’autres acteurs pour stimuler le marché. Une aberration à tout point de vue, sauf pour les grands énergéticiens qui souhaitent mettre la main sur la rente hydraulique, comme TotalEnergies, Vattenfall, RWE, Statkraft ou Iberdrola. La France ayant refusé d’accorder ces concessions à d’autres acteurs qu’EDF ou Engie, la Commission européenne a renchéri en 2019 en exigeant que les concessions arrivées à leur terme soient mises en concurrence.


L’amélioration des turbines et le développement des STEP sont bloqués depuis 10 ans à cause de l’obstination de l’UE à élargir le champ du marché à un secteur aussi stratégique.


Grâce à une forte mobilisation syndicale, citoyenne et politique en 2018, la privatisation des barrages alors défendue par Macron a jusqu’ici été évitée et tout a été gelé. Depuis, nombre de concessions ont expiré, aboutissant à un statu quo problématique : tous les investissements majeurs, c’est-à-dire hors maintenance courante, ont été gelés par EDF, qui ne souhaite pas investir dans une infrastructure qu’il n’est plus sûr de pouvoir continuer à exploiter à court terme. L’amélioration des turbines et le développement des STEP sont donc bloqués depuis 10 ans à cause de l’obstination de l’UE à élargir le champ du marché à un secteur aussi stratégique. Selon la Cour des Comptes, ce sont 15 milliards d’euros qui doivent être investis dans l’hydroélectricité par EDF d’ici à 2040, soit un milliard par an.

Cette décennie de blocage semble aujourd’hui se refermer, avec la mission parlementaire conduite par les députés Marie-Noëlle Battistel (PS) et Philippe Bolo (macroniste) réalisée l’an dernier, dont le rapport a servi de base de négociation entre le gouvernement et la Commission européenne, qui ont annoncé un accord de principe à la fin de l’été 2025. Si le gouvernement a aussitôt crié victoire, le fait que cet accord soit secret avait de quoi inquiéter. Le flou vient désormais de se dissiper, avec le dépôt d’une proposition de loi qui précise les contours de ce deal. Si le spectre de la privatisation directe, via l’ouverture à la concurrence des concessions est écarté, elle peut revenir de manière insidieuse. Par ailleurs, Paris a aussi dû faire une concession de taille aux technocrates de Bruxelles.


Le retour de la privatisation par la petite porte

Pour sortir de l’impasse, ce texte prévoit donc de substituer au régime de concession, vieux de plus d’un siècle, celui de l’autorisation, c’est-à-dire le modèle appliqué jusque là seulement aux petits barrages, sauf pour les barrages de la CNR, dont la concession a été renouvelée par une loi dédiée en 2022. Le fait que celle-ci soit passée sans aucune réaction de l’UE indique d’ailleurs que l’ennemi à abattre pour la Commission européenne est bien EDF, à nouveau 100% public. Côté pile, les barrages resteront la propriété de l’Etat et leur exploitation serait toujours confiée aux opérateurs actuels pendant 70 ans, grâce à un système de « droit réel ». Cela permet au passage de préserver le savoir-faire et les conditions de travail des 20.000 salariés de l’hydroélectricité en France, puisqu’ils continueront de travailler pour les mêmes employeurs (EDF ou Engie) et à bénéficier du statut protecteur des entreprises électriques et gazières (IEG), une grande conquête sociale obtenue à la Libération.


Alors qu’EDF fait face à une dette massive et à des investissements colossaux, et que l’Etat est confronté aux mêmes difficultés budgétaires, la tentation de recourir à des montages public-privé risque d’être forte dans les années à venir.


A lire la presse sur cette proposition de loi, tout serait donc réglé. Mais le diable se niche dans les détails : si la propriété publique des barrages est à ce stade garantie par la proposition de loi, rien n’empêche, dans le texte actuel, l’Etat de pouvoir vendre certains barrages ou de faire entrer au capital d’autres acteurs s’il le décide dans les années à venir. Le risque de privatisation n’est donc pas totalement écarté. Il suffirait ainsi que l’État décide de privatiser certains barrages pour lever du cash à court terme pour que le ver rentre dans le fruit. Un scénario catastrophiste et exagéré ? C’est pourtant exactement ce qui s’est passé avec les autoroutes françaises il y a 20 ans. 


Par ailleurs, étant donné le coût des investissements pour construire les futures STEP, il est déjà évoqué l’entrée au capital de nouveaux acteurs. Les noms de TotalEnergies et d’Eiffage, qui s’intéressent notamment au méga-projet à 500 millions d’euros de la STEP Montézic II (Aveyron), sont ainsi évoqués par un rapport d’expertise indépendant, menés par des membres de divers syndicats et des non-syndiqués, pour la plupart salariés d’EDF. Alors qu’EDF doit faire face à une dette massive – 53 milliards d’euros – et à des investissements colossaux – 460 milliards d’euros d’ici à 2040 –, et que l’Etat est confronté aux mêmes difficultés budgétaires, la tentation de recourir à des montages public-privé risque d’être forte dans les années à venir.


Vers un « ARENH hydro »

Mais laisser la porte entrouverte à une future privatisation n’a pas suffi à convaincre l’UE. Celle-ci voulait des garanties fortes pour les intérêts privés qu’elle défend. Elle a donc obtenu « la mise à disposition par EDF de capacités hydroélectriques virtuelles à des tiers […] en vue d’assurer une ouverture du marché. » Concrètement, en contrepartie du maintien de la position privilégiée d’EDF, celle-ci sera obligée de vendre 6 GW (soit entre un tiers et un quart de sa production hydroélectrique suivant les années) à ses concurrents, via un marché virtuel, à un prix non encore défini. 


Un système qui rappelle évidemment celui de l’ARENH (accès régulé à l’énergie nucléaire historique), qui a ruiné EDF, forcée à vendre pendant des années un tiers de sa production nucléaire à un tarif inférieur à ses coûts de production à ses concurrents, qui empochaient une marge juteuse en n’ayant pas à produire un seul mégawatt d’électricité ! Si ce système a pris fin depuis le 1er janvier 2026, il a endetté EDF de milliards au profit de spéculateurs rapaces, qui se sont gavés sur le dos des consommateurs. Rappelons au passage que le système qui l’a remplacé, à savoir un mécanisme de marché assorti d’un « tarif cible » ne protège en rien contre une nouvelle explosion des factures.

Voilà donc le système que les macronistes, avec l’aide du Parti Socialiste de Mme Battistel et de la Commission européenne, veulent remettre en place, cette fois pour la deuxième source d’énergie française. Certes, le prix de l’énergie hydroélectrique vendue de force aux concurrents d’EDF n’est pas encore défini. Mais il posera problème dans tous les cas de figure : s’il est trop faible par rapport aux coûts de production, il reproduira le scandale de l’ARENH. A l’inverse, s’il est supérieur aux coûts de production, EDF réalisera toujours des profits, mais la marge supplémentaire prise par ses concurrents renchérira encore davantage le prix de l’électricité pour les usagers. A la fin, c’est donc toujours le marché qui gagne.


Oser désobéir à Bruxelles

Comme le nouveau système de tarification ayant succédé à l’ARENH, cet accord spécifique à l’hydroélectricité est une nouvelle fois présenté comme présentant toutes les garanties nécessaires et comme le meilleur possible. Sauf que des solutions alternatives existent. D’une part, les députés de la France insoumise et les sénateurs écologistes ont proposé, respectivement en 2025 et 2021, l’instauration d’un système de quasi-régie. Cette astuce juridique permettrait de passer outre l’obligation de mise en concurrence des barrages et garantit leur propriété publique, tout en permettant de maintenir un tarif réglementé basé sur les coûts de production de l’hydroélectricité, le maintien du statut des salariés et les autres fonctions d’intérêt général assuré par l’hydroélectricité. Seule différence avec la situation actuelle : cela impliquerait de transférer tous les barrages et leur gestion dans une nouvelle entité.


Un scénario qui déplait à la direction d’EDF, qui se verrait amputée de sa « rente hydraulique », bien nécessaire pour financer son mur d’investissements. Certains syndicats se montrent également réticents, car cette quasi-régie faisait partie du « plan Hercule », un projet macroniste de démantèlement d’EDF, en le séparant en trois entités (nucléaire public, hydroélectrique en quasi-régie et renouvelables et autres activités privatisées). Un projet heureusement abandonné depuis, grâce à la mobilisation syndicale et politique, mais qui donne encore des sueurs froides à certains salariés. Esspérons qu’ils reviennent sur leur opposition de principe à cette option lorsqu’ils auront pris conscience de la réalité de l’accord Paris-Bruxelles et la proposition de loi Bolo-Battistel.


Le régime de la concession a fait ses preuves pendant un siècle et rien n’oblige à en changer, si ce n’est les pressions d’une Union européenne dominée par l’idéologie du marché.


En dehors de la quasi-régie et du plan de privatisation cachée actuellement proposé, il ne reste plus qu’une solution : la désobéissance totale à Bruxelles. Après tout, le régime de la concession a fait ses preuves pendant un siècle et rien n’oblige à en changer, si ce n’est les pressions d’une Union européenne dominée par l’idéologie du marché. Comme souvent, la France pèche par excès de zèle devant Bruxelles. Au plus fort de la crise énergétique, l’Espagne et le Portugal ont ainsi bénéficié d’une exemption du mécanisme de tarification de l’électricité par le marché en raison de leur faible interconnexion au reste du continent. Encore a-t-il fallu qu’ils se battent pour l’obtenir, au lieu de céder à toutes les demandes de la Commission européenne. La France a elle préféré mettre en place un « bouclier tarifaire » qui a tout de même vu les factures d’électricité exploser et a coûté 50 milliards d’euros à l’Etat rien que pour l’électricité, au seul bénéfice des spéculateurs.


Sur la question de l’hydroélectricité, la France est d’ailleurs le seul pays membre de l’Union européenne visé par des procédures lui intimant une ouverture à la concurrence. Comme le rappelle le rapport d’experts indépendants sur l’avenir des barrages, « les pays en régime de concession – Italie et Portugal – ont promis une remise en concurrence des concessions avec une échéance longue », c’est-à-dire remis le problème à plus tard malgré les pressions de Bruxelles, tandis que « les pays en régime d’autorisation – Allemagne, Autriche, Pologne, Suède et Royaume-Uni – ont fait valoir “une absence d’intérêt économique des opérateurs pour participer à une mise en concurrence des autorisations existantes” ».


Après 10 ans à se creuser la tête pour trouver un système convenant à la Commission européenne, la solution n’était-elle pas là depuis le début ? Refuser les injonctions de la concurrence, et plus largement la marchandisation du bien public qu’est l’électricité, en revenant des tarifs réglementés et un monopole public. C’est ce que demandent de longue date la France insoumise, les communistes et parfois les écologistes. Malgré ses odes à la souveraineté, le reste de la classe politique préfère visiblement confier son pouvoir à une entité non-élue – la Commission européenne – et sacrifier un système électrique qui a servi l’intérêt général pendant un siècle.

https://lvsl.fr/barrages-hydroelectriques-le-discret-retour-de-la-privatisation-voulue-par-lue/

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