Décidément, le conseil municipale d'Ivry Sur Seine est un spectacle a lui tout seul. Depuis l'esbrouffe du conseillé Kevin Nader du RN et son crucifix, c'est une guerre ouverte entre le pouvoir municipale communiste et progressiste et les tentatives de mesure et de dépenses outrancières de la part de l'opposition.
Comment répondre à l'argument émotionnel sans passer pour un monstre : la leçon de Kevin Nader
Il y a une situation rhétorique que tout libéral connaît et redoute.
Quelqu'un vous parle d'enfants qui souffrent, de gens dans le besoin, de vies en danger. Et vous, vous voulez parler de dépense publique, d'efficacité des aides, de subsidiarité.
Résultat : vous passez pour quelqu'un qui n'a pas de cœur. Et une fois que vous avez ce label, vous avez perdu, quelle que soit la qualité de vos arguments.
Kevin Nader, au conseil municipal d'Ivry, face à un vote sur l'accueil d'enfants réfugiés sahraouis, illustre comment sortir de ce piège. Son intervention mérite une analyse précise.
Le piège du pathos
Aristote distinguait trois modes de persuasion : le logos (la raison), l'ethos (la crédibilité de l'orateur) et le pathos (l'émotion de l'auditoire).
Dans le débat politique contemporain, la gauche a compris depuis longtemps que le pathos est l'arme la plus efficace à court terme parce qu'il court-circuite le logos.
Quand dans un débat sur l'immigration, le gauchiste demande à son adversaire "tu t'en fous que 1161 personnes soient mortes en mer ?", il ne produit pas un argument. Il pose une question morale qui rend toute réponse rationnelle préalable impossible.
Le philosophe du langage Paul Grice avait théorisé ce mécanisme sous le nom de violation des maximes conversationnelles.
Dans un échange rationnel, on répond à ce qui a été dit. Mais quand quelqu'un introduit une charge émotionnelle forte, les règles de l'échange rationnel sont suspendues : vous devez d'abord répondre à la charge émotionnelle avant de pouvoir reprendre le fil argumentatif. Si vous ne le faites pas, l'auditoire retient que vous avez esquivé, que vous êtes froid, que vous n'avez pas de cœur.
L'erreur symétrique
Il y a deux mauvaises réponses à l'argument émotionnel.
La première, c'est de l'ignorer et de répondre directement sur le fond. C'est la réponse la plus logiquement cohérente et la plus rhétoriquement catastrophique. Vous avez l'air de quelqu'un qui n'a pas entendu.
La deuxième, c'est de dire "oui, je m'en fous." C'est efficace pour galvaniser une communauté déjà convaincue, mais c'est suicidaire face à un auditoire plus large. Vous offrez un bâton pour vous faire battre. La gauche peut alors dire "vous voyez, les libéraux n'ont pas de cœur, c'est leur propre aveu."
Kevin Nader prend une troisième voie, plus sophistiquée.
La technique : valider le pathos, recentrer la stase.
Son premier mouvement est de concéder explicitement la dimension émotionnelle. "Notre vote n'est pas dirigé contre des enfants. Évidemment que la situation d'enfants vivant dans des camps de réfugiés peut toucher chacun d'entre nous."
En rhétorique classique, c'est ce qu'on appelle la concession stratégique ou, dans la terminologie de Quintilien, la praeteritio émotionnelle : on reconnaît la réalité et la légitimité de l'émotion adverse avant de déplacer le terrain du débat. Ce n'est pas de la faiblesse. C'est une neutralisation du pathos adverse qui permet de reprendre le contrôle du logos.
Une fois ce premier mouvement accompli, Nader opère un déplacement de stase. La stase originale posée par ses adversaires est une stase de qualité : est-il bien ou mal de refuser de financer l'accueil d'enfants réfugiés ? Il déplace vers une stase de définition : de quoi parle-t-on exactement ?
L'exposé des motifs le dit lui-même, ce n'est pas une action humanitaire neutre mais une prise de position politique sur un conflit diplomatique sensible.
Ce déplacement est décisif. Il sort le débat du terrain émotionnel, où il ne peut que perdre, pour le ramener sur le terrain factuel et institutionnel, où il est en position de force.
Le cadrage alternatif : une générosité contre une autre
Le troisième mouvement est le plus subtil. Nader ne se positionne pas comme quelqu'un qui refuse la générosité. Il propose un cadrage alternatif : la question n'est pas générosité contre indifférence, c'est une générosité tournée vers l'international contre une générosité tournée vers les Ivriens.
C'est ce que le sociologue Erving Goffman appelait le reframing : remplacer le cadre interprétatif adverse par un cadre concurrent qui mobilise les mêmes valeurs mais les oriente différemment.
Vous n'abandonnez pas le terrain moral. Vous le retournez.
Cette technique est empiriquement validée par les travaux de George Lakoff sur la communication politique : changer un cadre ne se fait pas en le niant, mais en proposant un cadre concurrent qui active des valeurs également légitimes. "Nous aussi nous avons un cœur, mais notre cœur bat pour les habitants d'Ivry" est une réponse qui ne cède rien sur la dimension morale tout en proposant une hiérarchie des priorités différente.
La question des coûts cachés : un risque rhétorique
Nader termine par une question sur les coûts réels de l'opération : le temps des agents, les structures mobilisées, l'encadrement. C'est la partie la plus risquée de son intervention.
Il a raison sur le fond : l'idée que des politiciens s'achètent une conscience morale avec l'argent des contribuables est une critique tout à fait légitime. Mais arriver à cette question sans les étapes précédentes aurait été fatal. Si vous ouvrez avec "avez-vous bien comptabilisé les unités de temps de travail des accompagnateurs ?", vous passez pour quelqu'un qui met un prix sur la souffrance d'enfants. C'est parce qu'il a d'abord validé le pathos et recentré la stase que Nader peut se permettre d'introduire la dimension comptable sans paraître inhumain.
La leçon générale
Face à l'argument émotionnel, la séquence efficace est toujours la même. Valider l'émotion sans la partager. Recentrer la stase vers un terrain factuel ou institutionnel. Proposer un cadrage concurrent qui mobilise les mêmes valeurs morales en les orientant différemment. Et seulement alors introduire les arguments rationnels.
C'est de la rhétorique au sens propre : l'adaptation du discours aux conditions de son efficacité. Aristote le formulait ainsi : le logos seul ne suffit pas parce que les hommes ne sont pas que des êtres de raison.
Ignorer le pathos n'est pas une marque de rigueur intellectuelle. C'est une erreur stratégique qui condamne les bons arguments à ne jamais être entendus
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