Le Sénat vient de poser la première pierre d'un outil qui mérite qu'on s'y arrête sérieusement, bien au delà d'un simple rapport parlementaire de plus.
Le rapport « Les zones grises de l'information », présenté le 9 juillet 2026 par les sénateurs Agnès Evren (LR), Laurent Lafon (Union centriste) et Sylvie Robert (PS), est un rapport transpartisan d'environ 160 pages consacré à la manière dont l'information circule sur Internet et aux moyens de lutter contre la désinformation, les manipulations de l'opinion et les ingérences, notamment à l'approche des élections de 2027.
Cinquante six recommandations.
Parmi les plus importantes figurent :
- renforcer les moyens de l'ARCOM ;
- mieux appliquer ou renforcer le Digital Services Act (DSA) européen ;
- soutenir financièrement le journalisme professionnel et certains créateurs de contenus d'information ;
- accroître la transparence des algorithmes des grandes plateformes ;
- créer un organisme indépendant chargé d'observer les campagnes de désinformation menées depuis l'intérieur du territoire, sur le modèle de VIGINUM, aujourd'hui centré sur les ingérences étrangères ;
- donner davantage d'outils aux autorités pendant les campagnes électorales lorsqu'une manipulation de grande ampleur est détectée.
Une proposition de loi annoncée pour la rentrée.
Et au sommet de la liste, la création d'un Observatoire de la désinformation interne.
Comprenons bien ce qui est proposé.
La France dispose déjà de Viginum, un service chargé de repérer les manipulations numériques venues de l'étranger. Ce nouvel outil ferait exactement la même chose, mais pour identifier les manipulation venant de l'intérieur, vers les citoyens français eux mêmes. Sa mission, décrite sans détour dans le rapport, consisterait à inciter les plateformes à modifier leurs algorithmes ou à invisibiliser un utilisateur fautif en cas de menace grave pour la qualité de l'information à l'approche des élections.
Arrêtons nous sur ce mot, invisibiliser.
On ne parle pas de "contre argumentation", de "débat contradictoire", de "droit de réponse" ou de "correction publique d'une erreur factuelle".
On parle de la capacité, pour un organisme non élu, alimenté par des associations et des chercheurs, de pousser une plateforme privée à faire disparaître la portée d'un citoyen jugé problématique.
En effet, il y des points susceptibles de soulever des inquiétudes pour les libertés individuelles
C'est sur ces propositions que le débat est le plus vif. Le rapport lui-même affirme vouloir protéger la liberté d'expression et le pluralisme, mais plusieurs recommandations peuvent susciter des interrogations.
1. Une surveillance accrue des contenus
Le projet d'un observatoire chargé de détecter les manipulations de l'information implique une surveillance plus poussée des campagnes diffusées sur les réseaux sociaux.
Les défenseurs de cette mesure estiment qu'elle est nécessaire pour détecter les opérations coordonnées de désinformation.
Les critiques craignent qu'il soit difficile de distinguer :
une campagne politique légitime ;
une mobilisation citoyenne ;
une véritable manipulation organisée.
Cette frontière peut être délicate à tracer.
2. Le pouvoir de rendre des contenus moins visibles
Le rapport évoque la possibilité que les plateformes soient incitées à « invisibiliser » certains comptes lorsqu'ils participent à une manipulation grave de l'information, notamment avant une élection.
Les interrogations portent notamment sur :
qui déciderait qu'un contenu est une manipulation ;
quels seraient les critères ;
quels recours seraient ouverts à l'utilisateur concerné.
Pour certains juristes, une telle mesure peut avoir un effet comparable à une restriction de diffusion sans décision judiciaire préalable.
3. L'extension du rôle de l'ARCOM
Les sénateurs proposent que certains très grands créateurs de contenus puissent être soumis à des obligations proches de celles des chaînes de télévision.
L'objectif est d'éviter qu'un créateur atteignant plusieurs millions de personnes échappe à toute responsabilité.
Les opposants redoutent cependant une extension progressive de la régulation publique à des personnes qui ne sont pas des médias traditionnels.
4. Définir ce qu'est une « information de qualité »
Le rapport souhaite soutenir davantage les producteurs d'une « information de qualité ».
L'intention est de favoriser un journalisme respectant des critères professionnels.
Mais cela soulève une question classique :
Qui définit objectivement ce qu'est une information de qualité ?
Selon les garanties retenues, certains craignent que des médias indépendants ou alternatifs soient désavantagés.
5. Les effets indirects sur la liberté d'expression
Même lorsqu'aucun contenu n'est supprimé, des chercheurs parlent d'effet dissuasif (« chilling effect ») : des internautes pourraient hésiter à publier certaines opinions par crainte d'être assimilés à de la désinformation.
Cet argument est régulièrement avancé dans les débats sur la modération des contenus.
Sans procès. Sans juge. Sans possibilité de se défendre devant une instance indépendante. Sur simple appréciation d'un observatoire dont la définition même de la menace reste, par nature, éminemment politique et subjective.
Le président de la commission, Laurent Lafon, l'assume sans détour, ce risque d'ingérence intérieure ne viendrait pas seulement d'organisations obscures, mais potentiellement d'une personnalité ou d'un parti politique jugé manipulateur.
Traduisons, un citoyen ordinaire, dès lors qu'il devient suivi et influent sur les réseaux sociaux, peut désormais être considéré comme une source de risque démocratique au même titre qu'une puissance étrangère hostile. La frontière entre défendre une opinion qui dérange et menacer la démocratie devient, du jour au lendemain, une question d'appréciation administrative.
Le calendrier de cette initiative n'a rien d'un hasard. Ce rapport arrive quelques mois avant la campagne présidentielle de 2027, avec une loi promise pour septembre.
On a déjà vu, dans d'autres dossiers, cette même tentation des institutions françaises et européennes de reprendre en main un espace numérique qui leur échappe, qu'il s'agisse des poursuites tous azimuts contre X, du projet britannique de forcer la visibilité des médias traditionnels sur YouTube, ou des tentatives d'encadrement algorithmique européen.
Chaque fois, le vocabulaire est similaire, protection de la démocratie, lutte contre la désinformation, préservation de la qualité de l'information.
Chaque fois, l'effet recherché est le même, réduire la portée de ceux qui, en dehors des canaux médiatiques traditionnels largement subventionnés, réussissent à toucher un public de plus en plus large.
On ne construit jamais un outil de censure en l'appelant ainsi. On construit un observatoire, une mission d'information, un dispositif de vigilance démocratique.
Les mots changent. Le résultat concret, lui, resterait le même, un mécanisme capable de rendre un citoyen moins visible sur simple décision administrative, précisément au moment où l'audience de ce citoyen commencerait à compter.
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