lundi 7 septembre 2026

FORCER L'AMALGAME

 

L’AfD est-il un parti nazi 2.0 ?

Avec 43,8% des voix en Saxe-Anhalt, l’AfD vient d’obtenir le meilleur résultat régional de son histoire. Elle devance très largement la CDU et remporte 39 des 83 sièges du Landtag. La participation atteint 77,8%, un record. Depuis dimanche, un vieux spectre accompagne ce séisme électoral : celui des années 1930. L’AfD serait-elle en train de devenir un nouveau NSDAP ? 

La comparaison oblige à regarder les programmes, les discours, les institutions et surtout les raisons qui poussent une partie croissante des Allemands vers ce parti. Des membres du parti Alternative pour l'Allemagne (AfD) réagissent après l'annonce des premiers résultats des élections régionales de Saxe-Anhalt à Magdebourg (Allemagne), le 6 septembre 2026. (RONNY HARTMANN / AFP) En Allemagne, chaque poussée de la droite radicale réveille inévitablement la mémoire du nazisme. 

Depuis la percée de l’AfD, ce rapprochement nourrit une partie du discours politique européen. Il possède une force émotionnelle immense et une faiblesse analytique évidente : deux partis nationalistes allemands séparés par un siècle peuvent partager certains ressorts électoraux sans relever du même projet politique. La bonne question devient donc moins : "L’histoire se répète-t-elle ?" que : quels mécanismes rappellent effectivement Weimar, et où s’arrête la comparaison ? 

1. Le déclassement nourrit la rupture 

Le premier rapprochement concerne le terrain sur lequel prospèrent les partis de rupture. Le NSDAP reste marginal durant les années de relative stabilisation de Weimar. Aux législatives de 1928, il recueille seulement 2,6% des suffrages. Son explosion électorale intervient avec la crise mondiale : 18,3% en septembre 1930, puis 37,4% en juillet 1932. L’Allemagne compte alors environ 5,6 millions de chômeurs enregistrés en moyenne en 1932, soit près de 30% de la population active concernée. 

Versailles joue également un rôle profond. La défaite de 1918, les pertes territoriales, les réparations, les restrictions militaires et le fameux article sur la responsabilité de guerre alimentent une humiliation nationale que les nazis exploitent méthodiquement. À cette blessure s’ajoutent l’hyperinflation de 1923, puis surtout la Grande Dépression à partir de 1929. 

L’Allemagne de 2026 vit une situation incomparablement moins dramatique. Elle possède un État solide, une monnaie stable, un système social développé et connaît même un retour de la croissance : le PIB a progressé de 1% sur un an au deuxième trimestre 2026. Le traumatisme social de 1932 appartient à une autre dimension. Le sentiment de déclassement existe pourtant. 

Il prend aujourd’hui la forme d’une inquiétude sur l’industrie, l’énergie, l’immigration, la sécurité, le fonctionnement de l’État et la capacité du pouvoir politique à maîtriser les événements. Avant l’élection, l’AfD était déjà la formation à laquelle le plus grand nombre d’électeurs de Saxe-Anhalt faisaient confiance pour résoudre les principaux problèmes du Land. Les études d’Infratest dimap plaçaient notamment l’immigration, l’éducation et l’économie parmi leurs grandes préoccupations. Le parallèle devient alors intéressant : dans les deux périodes, une partie de l’électorat finit par considérer les formations traditionnelles comme incapables de répondre à une crise qu’elle juge existentielle. 

2. Entre fierté et mémoire 

La question de la fierté nationale mérite elle aussi une comparaison prudente. Les nazis promettaient de rendre sa grandeur à une Allemagne humiliée par la défaite. L’AfD développe, dans un contexte entièrement différent, une critique de la culture mémorielle construite après 1945. 

Björn Höcke en offre l’exemple le plus spectaculaire. En 2017, il dénonçait une Allemagne vivant encore dans "l’état d’esprit d’un peuple totalement vaincu" et réclamait une "réorientation à 180 degrés" de la politique mémorielle. Il appelait à redonner davantage de place aux grandes réalisations allemandes dans le récit national. Il existe ici un écho avec les années 1920 : l’idée qu’une nation aurait été durablement empêchée d’entretenir un rapport positif à elle-même. L’équivalence s’arrête pourtant très vite. Versailles était un traité international imposé après une guerre. La mémoire de la Shoah et du nazisme relève d’un travail historique et moral conduit par la République fédérale sur les crimes commis par l’État allemand lui-même. 

Dans l’Est, une troisième histoire s’ajoute d’ailleurs aux deux précédentes. Quarante années de RDA, puis la transformation brutale des années 1990 ont produit une identité spécifique. Fermetures d’entreprises, déclassements professionnels, départ d’une partie de la jeunesse, faible représentation des élites orientales : ces expériences ont laissé des traces durables. Le sociologue Steffen Mau souligne également une confiance envers les institutions et une identification aux partis traditionnels plus faibles dans les nouveaux Länder. Réduire le vote AfD oriental à une résurgence du nazisme fait ainsi disparaître une large partie de son histoire réelle. 

3. Deux programmes, deux projets 

La différence devient encore plus nette lorsqu’on compare les textes. Le programme du NSDAP de 1920 définit explicitement l’appartenance nationale par le "sang allemand". Les Juifs sont nommément exclus de la citoyenneté. 

Le parti réclame l’abolition du traité de Versailles, une Grande Allemagne, de nouveaux territoires et colonies, la nationalisation de grands groupes économiques et un État central doté d’une autorité considérable. L’expansion territoriale et la hiérarchie raciale appartiennent donc à son socle idéologique dès les origines. Le programme fédéral de l’AfD appartient à une autre famille. 

Il défend une politique migratoire extrêmement restrictive, les expulsions des étrangers soumis à une obligation de quitter le territoire, la réduction de l’immigration, une conception culturelle de la nation, une politique familiale conservatrice, une forte décentralisation européenne et une restauration de la souveraineté nationale. En économie, il revendique la propriété privée, l’entrepreneuriat, la concurrence, des baisses de prélèvements et une réduction des réglementations. Sa doctrine officielle de "remigration" précise même que tous les citoyens allemands appartiennent au peuple allemand indépendamment de leur origine et rejette explicitement l’expulsion de citoyens allemands issus de l’immigration. Sur le plan international, l’écart est tout aussi considérable. Le NSDAP revendiquait ouvertement l’expansion territoriale allemande. L’AfD contemporaine souhaite au contraire réduire l’engagement allemand en Ukraine, restaurer les relations économiques avec Moscou et conserver l’Ukraine hors de l’OTAN et de l’Union européenne. 

Son programme de 2025 maintenait l’appartenance allemande à l’OTAN jusqu’à la constitution éventuelle d’une architecture européenne de sécurité plus autonome. Nationalisme expansionniste d’un côté, souverainisme largement non-interventionniste de l’autre : la géopolitique produit ici davantage de contraste que de continuité. 

4. Les accusations institutionnelles

 Certaines inquiétudes reposent sur des faits précis. Björn Höcke a été condamné pour avoir utilisé le slogan SA "Alles für Deutschland". Maximilian Krah a provoqué une rupture avec plusieurs alliés européens après ses propos sur les SS. Alexander Gauland avait relativisé les douze années du IIIe Reich dans l’histoire allemande. 

La fédération de Saxe-Anhalt est par ailleurs classée comme organisation d’extrême droite avérée par le Verfassungsschutz régional. Cette qualification mérite toutefois d’être replacée dans son cadre institutionnel : le renseignement intérieur allemand dépend du pouvoir exécutif, tandis que la sélection des plus hauts magistrats comporte elle aussi une dimension politique. Surtout, le contrôle juridictionnel joue réellement son rôle. 

En février 2026, le tribunal administratif de Cologne a empêché provisoirement le renseignement fédéral de qualifier l’ensemble de l’AfD d’organisation d’extrême droite avérée. La bonne méthode consiste donc à traiter ces classifications comme des éléments du dossier, puis à revenir aux faits : programmes, déclarations, rapport à la démocratie, aux minorités et à la violence politique.

Derrière les 43,8%, un vote devenu populaire 

5. Qui vote AfD ? 

Les résultats de dimanche rendent difficile l’explication par une petite minorité idéologiquement marginale. L’AfD arrive largement en tête chez les hommes et réalise des scores considérables dans les catégories populaires. 

Selon Infratest dimap, 51% des hommes ont voté pour elle, avec 58% chez les hommes de 35 à 44 ans. Surtout, elle a capté environ 83 000 anciens électeurs CDU et massivement mobilisé des citoyens qui s’étaient abstenus en 2021. Chez ses électeurs, immigration, criminalité et sécurité intérieure occupent une place particulièrement importante. C’est probablement ici que l’histoire de Weimar reste la plus utile. Le NSDAP n’a jamais obtenu seul la majorité absolue lors d’une élection libre au Reichstag. 

Hitler arrive à la chancellerie après avoir transformé son parti en première force politique, puis grâce aux calculs d’élites conservatrices qui pensent pouvoir l’utiliser et le contrôler. La catastrophe nazie résulte d’une combinaison : crise économique gigantesque, nationalisme revanchard, antisémitisme racial, violence politique, institutions progressivement affaiblies et décisions individuelles désastreuses. 

Aucune de ces variables ne peut être isolée et transposée mécaniquement à 2026. L’AfD constitue-t-elle donc un NSDAP 2.0 ? Les programmes, les objectifs géopolitiques, le rapport à la violence politique, les institutions et le contexte économique conduisent à une réponse très nette : NON. 

Cela n’oblige nullement à fermer les yeux sur les courants radicaux de l’AfD, son vocabulaire identitaire, certaines déclarations sur le nazisme ou les conclusions extrêmement sévères du renseignement de plusieurs Länder. 43% des électeurs de Saxe-Anhalt viennent d’envoyer un message d’une puissance exceptionnelle au système politique allemand. 

Les traiter collectivement comme les héritiers électoraux de 1932 permettrait surtout d’éviter la question qu’une démocratie devrait se poser en priorité : pourquoi autant de citoyens considèrent-ils désormais qu’un parti aussi radical répond mieux à leurs inquiétudes que toutes les formations ayant gouverné l’Allemagne depuis la réunification ?

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