dimanche 27 septembre 2026

LA SUISSE VOTE

 

Dimanche 27 septembre, les Suisses se prononceront sur l’initiative populaire « Sauvegarder la neutralité suisse (initiative sur la neutralité) ». À première vue, la promesse peut séduire : paix, souveraineté et neutralité armée perpétuelle. Mais l’essentiel de cette rhétorique détourne l’attention du vrai sujet. La Suisse est déjà neutre, et personne ne va la faire entrer de force dans l’OTAN ; une éventuelle adhésion nécessiterait de toute façon un référendum obligatoire ainsi que la double majorité du peuple et des cantons. La véritable question est bien plus précise : l’initiative limiterait fortement la capacité de la Suisse à adopter des sanctions contre des États belligérants.

De l’invasion russe à l’initiative

La chronologie parle d’elle-même. Le 24 février 2022, la Russie a lancé son invasion à grande échelle de l’Ukraine. Quatre jours plus tard, le 28 février, le Conseil fédéral a décidé de reprendre les sanctions de l’Union européenne contre la Russie. Puis, le 15 octobre 2022, Pro Suisse, qui venait d’être fondée, a apporté son soutien à l’initiative sur la neutralité, dont Christoph Blocher a présenté le texte à Berne.
Christoph Blocher est l’une des figures les plus influentes de la politique suisse contemporaine. Industriel milliardaire et ancien conseiller fédéral, il a mené en 1992 la campagne victorieuse contre l’adhésion à l’Espace économique européen (EEE) et joué un rôle central dans la transformation de l’UDC (Union démocratique du centre), passée d’un parti conservateur relativement modeste à la première force politique du pays. Pendant des décennies, il a également dirigé l’ASIN (Action pour une Suisse indépendante et neutre), qui a fusionné en 2022 avec deux autres organisations eurosceptiques pour former Pro Suisse.
Blocher défendait une conception plus stricte de la neutralité suisse bien avant 2022. Mais l’invasion russe et la reprise des sanctions par la Suisse ont donné à ce projet un enjeu politique immédiat.

Les Blocher — et leur entourage

La fille de Christoph Blocher, Magdalena Martullo-Blocher, est conseillère nationale UDC, membre du comité principal de l’initiative, ainsi que directrice générale et importante actionnaire d’EMS-Chemie, l’entreprise qu’elle a reprise de son père.
EMS-Chemie est active en Russie et possède d’importants intérêts commerciaux en Chine. Après l’invasion russe de l’Ukraine, l’entreprise a demandé à ses employés de parler de « conflit en Ukraine » plutôt que de « guerre » — officiellement pour les protéger, après que la Russie eut de fait interdit de qualifier sa guerre de guerre.
Le milieu politique et médiatique qui gravite autour de l’initiative est tout aussi révélateur. Roger Köppel, propriétaire et rédacteur en chef de la Weltwoche et allié de longue date de Blocher, a mené des entretiens pour le moins cordiaux avec certains des propagandistes les plus notoires du Kremlin, parmi lesquels Vladimir Solovyov et Margarita Simonyan, rédactrice en chef de RT.
En juillet, Köppel a interviewé Simonyan à Moscou pour la Weltwoche et lui a largement laissé le champ libre pour présenter l’Europe comme l’agresseur et la Russie comme une pauvre petite victime dépourvue de la moindre mauvaise intention envers les Européens.
Les Ukrainiens, eux, ne comptent manifestement pas : les bombardements terroristes quotidiens d’un pays européen souverain ; les atrocités commises sous l’occupation russe ; l’enlèvement et la russification d’enfants européens, sans parler de la guerre hybride menée par la Russie contre le reste de l’Europe ou des déclarations belliqueuses de Simonyan elle-même contre nous tous. Bien entendu, Köppel ne l’a interrogée sur rien de tout cela.

La Suisse pèse bien plus que sa taille ne le laisse penser

Les sanctions suisses sont loin d’être symboliques. La Suisse est certes un petit pays, mais c’est aussi une grande place financière et un centre majeur du négoce de matières premières. Avant l’invasion à grande échelle, environ 75 % du négoce du charbon russe et 60 % de celui du pétrole russe passaient par la Suisse. En juillet 2026, la Suisse avait gelé environ 8,5 milliards de francs d’avoirs liés à des personnes et entités russes sous sanctions.
L’industrie suisse de précision joue elle aussi un rôle. L’industrie d’armement russe dépend fortement de machines-outils modernes, de pièces détachées et d’équipements industriels. Des machines fabriquées en Suisse ont été retrouvées dans des usines d’armement russes, et les autorités suisses elles-mêmes mettent en garde les fabricants contre le contournement des sanctions par des pays tiers. Les sanctions obligent la Russie à créer des sociétés écrans, à réacheminer ses livraisons par d’autres pays, à payer plus cher et à accepter des chaînes d’approvisionnement plus lentes et moins fiables.
Les sanctions n’ont pas besoin d’être parfaitement hermétiques pour produire des effets, mais la cohésion est essentielle : chaque grande place financière, chaque économie industrielle ou chaque plaque tournante commerciale qui ne participe pas affaiblit la pression économique collective exercée sur l’État sanctionné. L’initiative prévoit certes une exception pour les mesures destinées à empêcher que les sanctions d’autres pays ne soient contournées par la Suisse. Mais la manière dont cette exception serait appliquée concrètement est loin d’être claire. Et soustraire la Suisse elle-même aux sanctions coordonnées créerait malgré tout une brèche considérable dans un système dont l’efficacité dépend largement d’une action commune des principaux centres financiers et industriels.

Le piège du Conseil de sécurité

En dehors de cette exception destinée à empêcher le contournement des sanctions, les seules sanctions que la Suisse pourrait encore prendre directement contre un État belligérant seraient celles décidées par le Conseil de sécurité de l’ONU. Cette exception devient ainsi largement inutile précisément dans les cas où elle importerait le plus : la Russie peut tout simplement opposer son veto à des sanctions de l’ONU contre elle-même ; et si la Chine attaquait Taïwan, Pékin pourrait en faire autant.
La Constitution empêcherait alors la Suisse de se joindre aux sanctions adoptées par ses partenaires démocratiques. Pour une initiative présentée comme une défense de la souveraineté suisse, le résultat est pour le moins paradoxal : la Suisse soumettrait une part considérable de sa propre souveraineté en matière de sanctions contre les États belligérants au veto de n’importe lequel des membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU.

« Pas de guerre »

Les partisans de l’initiative font campagne avec ce slogan aux accents pacifistes. Mais on n’abolit pas la guerre par décret — pas même à coups de formules rédigées avec toute la légendaire précision de l’ingénierie constitutionnelle suisse. Magdalena Martullo-Blocher a pu demander à ses employés de ne pas appeler guerre la brutale guerre menée par la Russie ; la Suisse, à elle seule, ne peut pas obliger la Russie à cesser réellement de la mener.
Et les sanctions ne sont pas la guerre. Au contraire, la Suisse est allée très loin pour rester militairement neutre pendant l’invasion russe d’un pays pacifique. Elle a notamment empêché l’Allemagne, le Danemark et l’Espagne de transférer à l’Ukraine des armes et des munitions d’origine suisse qu’ils possédaient déjà. Les autorités suisses elles-mêmes reconnaissent que certaines de ces restrictions vont déjà bien au-delà de ce que le droit international exige d’un État neutre.
Les sanctions sont précisément l’une des principales alternatives à une implication militaire : elles permettent d’accroître le coût économique de l’agression, de limiter les capacités d’une économie de guerre et de dissuader de futures attaques — sans envoyer un seul soldat suisse où que ce soit.
Le slogan « Pas de guerre ! » est particulièrement malhonnête. L’initiative n’interdit pas à la Suisse de sanctionner des États pacifiques ; elle interdit expressément les sanctions contre les États belligérants. Absurde conséquence : la Suisse pourrait donc sanctionner un État tant qu’il est en paix, mais devrait — hors exceptions liées à l’ONU et au contournement des sanctions — lever ces sanctions dès que cet État entre en guerre. Il est difficile d’imaginer une manière plus littérale de récompenser l’agression : dans le cadre d’un texte vendu sous le slogan « Pas de guerre ! », le simple fait de devenir un État belligérant protégerait en réalité cet État des sanctions suisses.
C’est l’invasion russe qui a justifié les sanctions, pas l’inverse. Une politique qui empêche la Suisse de sanctionner les agresseurs peut rendre une guerre moins coûteuse à déclencher, plus facile à poursuivre et moins chère pour l’État qui l’a lancée. Dans le cadre d’un texte vendu sous le slogan « Pas de guerre ! », entrer en guerre serait précisément ce qui protégerait un État des sanctions suisses. Refuser d’imposer un coût à un État qui déclenche une guerre d’agression — ou, pire encore, le récompenser — ne fait pas disparaître la guerre ; au contraire, cela peut contribuer à la prolonger et accroître aussi le risque de guerres futures. Y compris pour la Suisse.

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