On dispose de preuves documentaires solides d'une présence et d'une activité de la CIA en Ukraine, mais il faut distinguer plusieurs périodes. Pour les toutes premières années après l'indépendance (1991-1994), les éléments publics sont beaucoup moins explicites sur l'existence d'une station CIA permanente à Kyiv que pour la période post-2014.
1. Dès 1991 : la CIA suit directement la situation ukrainienne
La CIA déclassifie aujourd'hui des documents datant de 1991, au moment même de l'indépendance.
Par exemple, un document du National Intelligence Council daté du 20 novembre 1991, intitulé The Ukrainian Independence Referendum and Presidential Election, est un document de la communauté du renseignement américaine coordonné avec la CIA, la DIA, la NSA et le State Department. Il analyse notamment l'indépendance, l'armée ukrainienne et le devenir des armes nucléaires soviétiques présentes en Ukraine.
Cela démontre une activité de renseignement américaine très importante concernant l'Ukraine dès 1991, mais ce document, à lui seul, ne prouve pas qu'une station clandestine de la CIA était alors installée à Kyiv.
2. 1994 : coopération CIA–services ukrainiens explicitement documentée
Un élément particulièrement intéressant date de juin 1994.
Le directeur de la CIA James Woolsey déclarait publiquement qu'il souhaitait une coopération accrue entre les services de renseignement américains, russes et ukrainiens.
Il évoquait notamment la coopération contre :
- la prolifération nucléaire ;
- les trafics de matériaux nucléaires ;
- les conflits régionaux ;
- le crime organisé.
La déclaration est contemporaine et ne repose donc pas sur une reconstruction rétrospective.
Cela confirme qu'en 1994, Washington cherchait déjà à établir des relations institutionnelles avec les services ukrainiens.
3. Mais il y a un élément encore plus ancien : la CIA travaillait avec des Ukrainiens avant 1991
C'est une partie souvent oubliée.
Pendant la guerre froide, la CIA avait développé des opérations clandestines en direction de l'Ukraine soviétique, notamment AERODYNAMIC, puis QRPLUMB.
Ces opérations impliquaient notamment des organisations ukrainiennes émigrées, de la propagande et de la collecte de renseignements.
Des documents CIA déclassifiés montrent que ces opérations remontent aux années 1940-1950 et se poursuivent sous différentes formes jusqu'à la fin de la guerre froide.
Un document soviétique de janvier 1991, provenant du KGB de la RSS d'Ukraine, accusait d'ailleurs Radio Free Europe/Radio Liberty d'être utilisée conformément à des directives de la CIA et parlait explicitement d'une extension des opérations de renseignement américaines sous couverture médiatique. Il faut évidemment considérer cette dernière affirmation comme une évaluation du KGB, et non comme une preuve indépendante de chaque opération décrite.
4. Après 2014 : là, les preuves deviennent beaucoup plus fortes
C'est à partir de 2014 que la documentation publique devient particulièrement intéressante.
Le New York Times a publié en février 2024 une enquête très détaillée fondée sur plus de 200 entretiens avec des responsables américains, ukrainiens et européens, décrivant une coopération clandestine CIA–Ukraine qui s'est considérablement développée après la chute de Viktor Ianoukovitch.
Selon cette enquête, le nouveau chef des services ukrainiens, Valentyn Nalyvaichenko, aurait appelé directement le chef de station de la CIA à Kyiv dans la nuit du 24 février 2014, au moment de la chute de Ianoukovitch. Il aurait demandé l'aide américaine pour reconstruire les services ukrainiens.
C'est donc une indication très forte qu'une station CIA à Kyiv existait déjà en 2014.
L'article décrit ensuite une coopération qui s'intensifie :
- échanges de renseignements ;
- formation d'agents ukrainiens ;
- coopération avec le renseignement militaire ukrainien ;
- collecte de renseignements sur la Russie ;
- formation d'une unité spéciale ukrainienne ;
- construction de centres de renseignement ;
- coopération clandestine contre les services russes.
Selon l'enquête, la CIA aurait notamment commencé vers 2016 à former une unité ukrainienne connue sous le nom de 2245, dont faisait partie Kyrylo Budanov, devenu par la suite chef du renseignement militaire ukrainien.
5. Il existe donc une chronologie assez intéressante
| Période | Ce que les sources permettent d'établir |
|---|---|
| 1949–1991 | Opérations clandestines CIA en relation avec le mouvement national ukrainien et opérations de propagande/renseignement |
| 1991 | CIA et autres agences américaines produisent des analyses extrêmement détaillées sur l'Ukraine indépendante |
| 1994 | Le directeur de la CIA James Woolsey appelle publiquement à une coopération avec les services ukrainiens |
| Années 1990–2000 | Relations avec les services ukrainiens, mais documentation publique beaucoup moins précise sur une station permanente |
| 2014 | Existence d'un chef de station CIA à Kyiv rapportée de manière très détaillée |
| 2014–2016 | Transformation progressive de la coopération en partenariat de renseignement beaucoup plus étroit |
| ≈2016–2021 | Formation, financement et développement de structures ukrainiennes de renseignement avec l'aide américaine |
| 2022 | Personnel CIA maintenu clandestinement en Ukraine puis déplacé vers l'ouest du pays au début de l'invasion |
| 2024 | Le NYT décrit un réseau de bases de renseignement ukrainiennes soutenues par la CIA |
Une nuance importante
Si la question est : « Peut-on prouver que la CIA était présente en Ukraine immédiatement après l'indépendance, par exemple en 1991-1992 ? »
La réponse est oui pour l'activité de renseignement américaine concernant l'Ukraine et les contacts avec les Ukrainiens, mais je serais beaucoup plus prudent pour affirmer, sur la seule base des documents actuellement déclassifiés, qu'une station CIA permanente fonctionnait déjà à Kyiv en 1991 ou 1992.
En revanche, pour 2014, l'existence d'une station CIA à Kyiv est très solidement documentée par les témoignages et l'enquête du NYT.
Et il existe une piste particulièrement intéressante à creuser : les archives déclassifiées de la CIA entre 1991 et 2000, les dossiers sur les relations avec le SBU, et les documents concernant les premiers chefs de station à Kyiv. Cela permettrait de déterminer beaucoup plus précisément quand la CIA a ouvert officiellement une station en Ukraine, où elle se trouvait, sous quelle couverture diplomatique et quels étaient ses premiers responsables.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire