Quand la supériorité ne tient plus qu’à la finance
S’inquiéter n’est pas idéologique. C’est compter. Quand un pays vit encore comme une puissance industrielle alors qu’il n’en a plus la base, et qu’il finance l’écart par la dette, le basculement n’est plus un débat d’école. Il est déjà dans les comptes.
Il y a deux manières de lire le monde. L’une, encore dominante à Paris, Bruxelles et dans une partie des rédactions, mesure la puissance au dollar, aux marchés, aux notations, au droit commercial, à la capacité d’emprunter. L’autre mesure ce qui est réellement produit : tonnes d’acier, molécules, machines, munitions, kilowattheures, navires. Depuis cinq ans, cette seconde lecture a cessé d’être un argument de tribune de New Delhi. Elle décrit un basculement. Et la France, plus que presque tout autre grand pays européen, lui oppose une fiction : celle d’une supériorité financière qui tiendrait lieu d’usine.
Le monde productif a déjà changé de camp
En parité de pouvoir d’achat, mesure utilisée par le FMI pour comparer les parts du PIB mondial, les BRICS élargis représentent environ 40,5 % de la production mondiale en 2025, contre 28,3 % pour le G7. Ils l’ont dépassé vers 2020. En dollars courants, le G7 reste devant, autour de 44 % contre près de 28 %. Les deux chiffres sont vrais. Ils ne racontent simplement pas la même chose.
Le premier dit où se fabrique le volume. Le second, où se concentrent encore le capital, la monnaie de réserve et le pouvoir d’achat international. L’erreur française consiste à ne retenir que le second, parce qu’il correspond à notre confort : banques, assurance, immobilier, dette souveraine, services, normes.
Pendant ce temps, la carte industrielle bascule. La part de l’Union européenne dans la valeur ajoutée industrielle mondiale est passée d’environ 20 % en 2005 à 13,5 % en 2024 ; celle de la Chine, de 10 % à 31 %. L’Allemagne, dernier grand atelier d’Europe de l’Ouest, produit à peine davantage qu’en 2005 et se contracte nettement depuis 2021. Une partie des « gains d’efficacité énergétique » européens n’est pas de la vertu : ce sont des usines fermées.
La France est plus bas encore. L’industrie manufacturière pèse autour de 10 % du PIB, contre plus de 20 % en Allemagne, près de 18 % en Italie et environ 17 % dans la zone euro. L’emploi manufacturier est tombé autour de 9 %. En 2025, le pays a encore perdu 57 usines en solde net, pire année depuis 2013 selon les décomptes repris par Bercy et Trendeo. La production manufacturière a de nouveau reculé en juin et juillet 2026. Il reste l’aéronautique, une partie de la pharmacie, le luxe, le nucléaire, l’armement. Ce n’est plus un appareil industriel. C’est un archipel.
La phrase qui dit tout
Le 14 septembre 2026, sur BFM Business, le diagnostic est devenu presque officiel. Jean Tirole, prix Nobel d’économie, appelle la France à « arrêter de se focaliser sur la réindustrialisation ». Marc Fiorentino tranche : « On ne va pas rouvrir des usines, c’est un mythe ! » Il dénonce le « fantasme » consistant à croire que la France pourrait redevenir un pays industriel.
On peut discuter ce fatalisme. On ne peut ignorer ce qu’il révèle. Quand le débat économique de référence consiste à déclarer utopique le retour des usines, le pays a déjà choisi son camp : administrer le déclin productif plutôt que le contester. Face à ceux qui ouvrent des lignes, forment des soudeurs, sécurisent l’énergie et les métaux, l’écart ne peut alors que s’aggraver. Ce n’est plus une prévision. C’est une mécanique.
Patrick Artus le dit autrement, et plus durement : réindustrialiser exigerait de faire passer l’investissement des sociétés non financières d’environ 11 % à 14 % du PIB, de protéger réellement certaines filières et de relever le niveau scientifique. « L’économie française doit être reconstruite, pratiquement comme après la Seconde Guerre mondiale. » Or la priorité nationale demeure de consommer, redistribuer et emprunter.
Ce qui reste, c’est la dette
Fin mars 2026, la dette publique française atteint 3 536,1 milliards d’euros, soit 117,5 % du PIB. Elle a augmenté de 75,6 milliards en trois mois. Fin 2025, elle était déjà à 115,7 %, au-dessus même du sommet du Covid. Derrière la Grèce et l’Italie, la France est désormais le troisième pays le plus endetté de la zone euro.
Le déficit 2025 reste à 5,1 % du PIB, soit 152,5 milliards d’euros. La Cour des comptes rappelle que, pour seulement stabiliser le ratio de dette, il aurait fallu un déficit d’environ 63 milliards. L’écart approche donc 90 milliards. La charge d’intérêts a atteint 65,7 milliards en 2025, en hausse de plus de 9 % sur un an. Et lorsque le déficit se réduit, c’est d’abord par l’impôt, non par la reconstruction de la base industrielle. Le gouvernement vise encore 5 % de déficit en 2026 et une dette autour de 118 %. Autrement dit : on emprunte pour maintenir le niveau de vie, les prestations et l’État pendant que la production stagne.
Voilà la fiction. Non que la finance n’existe pas : le Trésor place encore sa dette, l’euro existe, les banques françaises sont puissantes, l’épargne des ménages considérable. La fiction consiste à croire que cette machine peut durablement se substituer à ce qu’un pays fabrique. Une obligation d’État n’est pas une aciérie. Une notation financière n’est pas un brevet. Quinze années de déficits financés à taux presque nuls ne constituent pas une politique industrielle. Cette parenthèse est close.
La finance européenne capitalise ainsi un appareil productif qui se contracte. L’écart de productivité entre l’Union européenne et les États-Unis est passé d’environ 5 % au milieu des années 1990 à quelque 25 % aujourd’hui. Le surcoût énergétique d’une grande usine européenne face à un concurrent américain peut se chiffrer en centaines de millions d’euros par an. La zone euro croît autour de 1 %, l’Asie émergente autour de 5 %. Dans ces conditions, les valorisations, l’immobilier, la dette et les services peuvent masquer longtemps la perte de capacité à produire de l’acier, des molécules, des machines-outils ou des munitions. C’est précisément ainsi qu’une perte de rang devient une perte de souveraineté.
Une fuite en avant qui a un nom
Chaque année, le même mécanisme se répète. La croissance est trop faible pour diluer la dette. On recule donc l’ajustement. Le ratio monte. Les intérêts absorbent une part croissante du budget. On taxe davantage une base productive déjà étroite. L’investissement hésite. Et l’idée même de rouvrir des usines finit par être rangée parmi les « mythes ».
Pendant ce temps, ailleurs, on ne débat pas de la légitimité philosophique de l’atelier. On le construit. La Chine n’a pas attendu d’avoir le niveau de vie français pour devenir l’atelier du monde. L’Inde n’a pas attendu d’avoir le droit social français pour peser 8 % du PIB mondial en PPA. Les BRICS n’ont pas besoin de former une Union européenne pour peser sur l’énergie, les métaux, le fret ou les rapports de force internationaux. Leur hétérogénéité est réelle. Elle n’annule pas le déplacement de la production.
Le G7 « tient » encore largement parce que les États-Unis tiennent : énergie, semi-conducteurs, logiciel, dollar, armement. L’Europe de l’Ouest, elle, confond trop souvent le souvenir d’avoir été l’atelier du monde avec la preuve qu’elle l’est encore. La France a poussé cette confusion plus loin : puissance par la norme, le luxe, la finance publique et privée, discours de souveraineté sans l’outil qui la rend possible.
Le réalisme n’est pas un camp
Il n’est pas nécessaire d’épouser la rhétorique de Moscou ou de Pékin pour constater le basculement. Il n’est pas davantage nécessaire de célébrer le G7 pour voir que sa part productive recule. Il suffit de regarder ce qui est produit, ce qui est emprunté et ce qui disparaît.
Quand la supériorité d’un pays ne tient plus qu’à la finance, et que cette finance repose elle-même sur la confiance des créanciers, la monnaie unique et une dette dépassant déjà 3 500 milliards d’euros, s’inquiéter n’est pas idéologique. C’est le minimum de lucidité.
Le mythe n’est pas de croire que l’industrie peut être reconstruite : personne ne prétend que ce serait facile. Le mythe, c’est de croire qu’on peut durablement s’en passer tout en continuant à parler, dépenser et emprunter comme une puissance.
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