lundi 31 août 2026

ANALYSE

 
Médias : les procès en extrême droitisation de Sylvain Bourmeau   L’extrême droite est partout, même au Monde ou à France Culture. Dans son dernier livre, Ils ne sont pas d’extrême droite, ils font l’extrême droite, Sylvain Bourmeau la traque jusque dans les rédactions où règne la bien-pensance. À ses yeux, le pluralisme et certains choix éditoriaux en seraient devenus les dangereux vecteurs. 

Sa thèse tient en quelques mots : « des médias qui ne se revendiquent pas de l’extrême droite contribuent, par leurs pratiques éditoriales ou journalistiques, à en favoriser la diffusion et la légitimation. »

À en croire Sylvain Bourmeau, l’extrême droite bénéficierait du fonctionnement de médias classés à gauche qui, au nom du pluralisme, de la neutralité ou de l’équilibre, finiraient par banaliser certaines de ses idées. Dans son essai Ils ne sont pas d’extrême droite, ils font l’extrême droite, publié aux éditions La Découverte le 20 août, il pointe « un ensemble de pratiques, de dispositifs, de routines et de représentations contribuant à faire l’extrême droite, sans être soi-même d’extrême droite ».

Le journaliste (ancien de Libération, des Inrockuptibles et de France Culture) analyse les « biais journalistiques qui brouillent les lignes de partage politiques » et rendent « peu à peu acceptables des représentations du monde qui auraient autrefois rencontré davantage de résistance ».

Mais derrière cette enquête hasardeuse sur les médias, se dessine surtout une obsession : fixer les frontières du dicible. Une fois passées les banales observations sur la production médiatique (course au clic, toute-puissance du commentaire, opinions déguisées en faits), le vernis de sociologie critique s’effrite et l’ouvrage tourne au règlement de comptes personnel.

Ce livre reprend pour partie des textes déjà parus dans AOC, le média qu’il dirige depuis 2018.

Inquisitorial et rancunier ?

Bourmeau s’attaque au Monde, journal qui se définit pourtant lui-même comme « du côté des humanistes progressistes, un camp que l’on peut situer au centre gauche ». Il lui reproche notamment certains articles pas assez favorables au Nouveau Front populaire lors des législatives de 2024. Mais quelques choix éditoriaux insuffisamment défavorables à l’extrême gauche ne manqueraient pas de faire « le jeu de l’extrême droite ».

L’ouvrage prend une tournure plus personnelle quand Bourmeau s’en prend à France Culture. Il critique la conception du pluralisme de la station, notamment sa tendance à juxtaposer des opinions contradictoires au risque, selon lui, de créer de la confusion. Il rappelle les « treize invitations accordées à Renaud Camus » dans l’émission Répliques (sa dernière participation remonte à près de 10 ans, dans l’émission d’Alain Finkielkraut notamment), ou encore un entretien avec l’influenceur « néoréactionnaire » américain Curtis Yarvin, invité dans la matinale animée par Guillaume Erner en mars dernier.

Le lecteur ne peut toutefois s’empêcher de relever un étrange télescopage avec l’histoire personnelle de l’auteur. Rappelons qu’il a produit pendant 27 ans l’émission La Suite dans les idées, déprogrammée de l’antenne de France Culture pour la rentrée 2026. Bourmeau se retrouve donc à analyser les choix éditoriaux d’une institution dont il vient lui-même de quitter l’antenne avec fracas. En avril dernier, Libé’ citait des sources internes, évoquant des tensions en raison des critiques de Bourmeau sur AOC contre Le Grand Continent et sur les choix de Guillaume Erner dans la matinale.

Il est vrai, Sylvain Bourmeau cible la revue de géopolitique Le Grand Continent, présentée dans son livre comme un foyer majeur de « confusionnisme ». Le texte qu’il lui avait accordé dans AOC avait provoqué une tempête dans le verre de la gauche intellectuelle, en accusant notamment la revue de favoriser une « fusion des droites » et d’être un « laboratoire de la fascisation ». Il y dénonçait l’existence de « liens, anciens et toujours très forts, entre Le Grand Continent et la nouvelle droite italienne », qui « façonne l’espace public de l’Italie gouvernée par la néofasciste Giorgia Meloni. » Rappelons que cette revue pro-européenne et libérale a été fondée par Gilles Gressani, on a déjà vu plus proche de l’extrême droite.

Le pluralisme, ce mal absolu

Bourmeau pense que les médias fabriquent l’opinion, et que l’extrême-droite serait moins forte si Le Monde avait titré différemment quelques articles ou si France Culture n’avait pas invité Camus il y a 15 ans. Mais sans doute est-ce l’inverse qui advient : la « droitisation » (d’ailleurs relative) des médias n’est que le reflet des aspirations des Français.

Étrangement, alors qu’il s’est fait une spécialité d’attaquer les médias de droite, Bourmeau n’évoque pas dans son livre les véritables médias de droite et leur essor, notamment à travers les médias alternatifs ou ceux détenus par Vincent Bolloré.

En s’attaquant à ses voisins idéologiques, Bourmeau semble vouloir (r)établir une frontière nette entre le journalisme acceptable et celui qui, consciemment ou non, ferait le jeu de l’« extrême droite ».

Bourmeau prétend donc définir qui possède la légitimité de parler, de publier et de produire les « bonnes » sciences sociales. Une enquête qui conduit à une conception assez inquiétante du journalisme : certains auteurs seraient fréquentables, d’autres non ; certains sujets pourraient être discutés, d’autres passés sous silence ; et le simple fait d’interroger une personne de droite deviendrait une faute déontologique. Le pluralisme est acceptable dès lors que les voix admises restent dans le périmètre défini par ce journaliste-militant.

Mais à force d’élargir le périmètre des suspects, la frontière finit par englober une partie considérable du paysage médiatique français. Le Monde ? Suspect. Le Grand Continent ? Confusionniste. France Culture ? Trop pluraliste. Des journalistes qui invitent des personnalités controversées ? Complices involontaires. Des intellectuels qui dialoguent avec des gens de droite ? Potentiels vecteurs de droitisation. Et au centre, Sylvain Bourmeau qui s’érige en arbitre du bon journalisme et des « vraies » sciences sociales. Même Libération a trouvé ça « un brin excessif et donneur de leçon », c’est dire !

Source : https://www.ojim.fr/medias-les-proces-en-extreme-droitisation-de-sylvain-bourmeau/

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